Darja Bajagić

par Elena Cardin

GOREGEOUS

Confort Moderne, Poitiers, 11.09.2020-01.12.2020

Depuis ses années d’études dans la section de peinture de la prestigieuse Yale School of Arts, l’œuvre de Darja Bajagić se développe dans un dialogue permanent avec l’héritage, strictement masculin, de la tradition picturale américaine. L’artiste s’approprie les codes du minimalisme et de l’expressionnisme abstrait afin d’y superposer une galerie d’images maudites défiant les limites de la représentation et du regardable. Au Confort Moderne, des filles disparues, des pornstars à la retraite, des fondatrices de webzines d’extrême droite peuplent sa première exposition institutionnelle en France retraçant les dix dernières années de sa pratique. À la fois victimes et bourreaux, ces figures presque uniquement féminines rappellent les femmes du monde des Démons de Dostoievski, « un univers de pères désavoués, factices ou morts, où règnent, fétiches féroces mais non moins fantomatiques, des matrones en vertige de pouvoir ».1

D’après Julia Kristeva, dans les sociétés paganes à dominance ou à survivance matrilinéaire, l’abjection est un rituel de souillure indispensable à l’édification de tout système religieux. Souiller, polluer et exhiber l’abject est une manière de le conjurer et d’engendrer un processus de catharsis. « Goregeous », l’exposition que Darja Bajagić présente au centre d’art de Poitiers, semble issue de ces anciennes techniques de purification consistant à exposer le mal, l’abjection et l’obscène refoulés dans les profondeurs du World Wide Web. L’artiste née en 1990 en ex-Yougoslavie trace ici les contours d’un espace rituel dans lequel les objets de vénération classique sont remplacés par les effigies d’actrices pornographiques, d’enfants prisonniers d’un camp de concentration croate ou de victimes de féminicides. La scénographie est directement inspirée de la Rothko Chapel de Houston, un lieu de méditation à l’esthétique extrêmement épurée, orné de quatorze tableaux noirs du père de l’expressionnisme abstrait américain. À l’entrée de l’exposition, un triptyque dominé par l’image de Dommino, une fameuse pornstar des années 2000, entourée d’images de militants d’une organisation fasciste croate et d’enfants disparus, fait office d’autel. Le regard de ces personnages – dont l’image est brouillée par l’ajout d’obscurs symboles néo-gnostiques – se reflète dans celui d’une série de figures féminines, à l’extrémité opposée de l’espace, qui prennent la pose sur un fond noir emprunté aux Ultimate Paintings d’Ad Reinhardt.

Son attaque à la pureté formelle du médium pictural va de pair avec la remise en cause des lois paternelles régissant la morale de notre culture globalisée qui, au nom du consensus, ne tolère pas de regarder en face le mal. Si Darja Bajagić défie les mécanismes de censure morale et visuelle qui sont au cœur de notre société occidentale, elle finit par en être elle-même victime lors de son duo show avec Boyd Rice censuré en 2018 à la Greenspon Gallery de New York. Au Confort Moderne, les commissaires Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou, ont décidé de reproduire l’accrochage des œuvres de Rice qui avaient suscité la polémique. Installées sur un fond noir pour marquer leur autonomie par rapport au reste de l’exposition, les œuvres de ce personnage sulfureux, soupçonné de sympathiser avec des groupes suprématistes blancs, sont ici le prétexte pour questionner les enjeux de la réception de l’œuvre elle-même. L’inclusion de ce qui a fait l’objet de censure est une manière d’interroger les critères qui déterminent dans quelle mesure une œuvre est moralement acceptable ou trop offensive pour le public. Dans l’espace, les œuvres de Darja Bajagić dialoguent également avec celles de l’artiste australienne Linda Dement, dont le travail a fait, lui aussi, l’objet de censure. Pionnière du mouvement cyberféministe, Dement crée dans les années 90 des jeux vidéo qui, par l’exploration de la maladie et des perturbations corporelles intérieures, visent à « donner forme à l’insoutenable ».2

La même année où Darja Bajagić voyait le jour, Baudrillard publiait La Transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes qui prenait comme point de départ cette question fondamentale : « Où est passé le mal dans une société qui, à force de prophylaxie, de blanchissement de la violence, d’extermination de ses germes et de toutes parts maudite, de chirurgie esthétique du négatif, ne veut plus avoir affaire qu’à la gestion calculée du Bien ?  »3 Darja Bajagić nous indique la voie, en nous injectant du venin antiviral à prendre à petites doses, dont l’efficacité reste néanmoins toute à démontrer.


  1. J. Kristeva, Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Éditions du Seuil, 1980, p. 27.
  2. Linda Dement : https://www.videoartchive.org.au/ldement/index.html
  3. J. Baudrillard, La Transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes, Éditions Galilée, 1990, p. 15.

Toutes les images : Vue de l’exposition Goregeous de Darja Bajagić. Confort Moderne, Poitiers. Photos : Pierre Antoine.


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