Clément Cogitore, L’Intervalle de Résonance

par Ingrid Luquet-Gad

du 13 juillet au 11 septembre au Palais de Tokyo, Paris

Lardé de prothèses et caparaçonné d’extensions, l’homme augmenté, enfanté par la technologie triomphante, a enfin réussi à se faire voyant. Comment pourrait-il en être autrement ? Il y a un siècle, Walter Benjamin faisait de l’objectif de la caméra un sur-œil qui, en ayant accédé aussi bien à la vision microscopique que macroscopique, aurait élasticisé les bornes du visible. À présent, notre perception est elle-même devenue d’une acuité telle qu’aucun repli de la nature, même le plus intime et obscur, ne saurait résister au puissant voltage de la lampe-torche cartésienne. Vraiment ? Bien sûr que non. C’est même tout le contraire. « La nouvelle norme, c’est de ne rien voir », explique ainsi la théoricienne Hito Steyerl entre les colonnes virtuelles de la revue e-flux1. Alors que les instrument de collecte de données deviennent de plus en plus performants, voir n’est plus savoir. « L’information circule sous la forme d’un ensemble de signaux auxquels les sens humains n’ont pas accès. La perception contemporaine est largement machinique. Le spectre de la vision humaine n’en embrasse qu’une infime partie. Les charges électriques, les ondes radio, les pulsations lumineuses cryptées par des machines pour des machines, se répandent à une vitesse quasi-subliminale. La vision est dépassée par les calculs de probabilité. Elle perd de son importance et se retrouve remplacée par le filtrage, le décryptage et la reconnaissance de motifs.

Ainsi, la perception elle-même est devenue sujette aux fluctuations d’interprétations multiples qui ne s’annulent pas entre elles et dont aucune ne saurait être définitivement réfutée. Entre la vision et son objet vient forcément se glisser une médiation, une zone de creux similaire au voile de gaze lacanien – à ceci près qu’il faudrait en imaginer plusieurs, superposés en épaisseurs multiples. Une zone de creux, ou plus exactement un « intervalle de résonance », titre de la nouvelle installation de Clément Cogitore au Palais de Tokyo. Dans cette vidéo du même nom, le plasticien et cinéaste prolonge l’exploration des seuils de visibilité qu’il mène depuis le mitan des années 2000. En 2011, l’institution parisienne lui ouvrait déjà ses murs, et l’on découvrait la vidéo Un archipel —sélectionnée la même année à la Quinzaine des Réalisateurs au 64e Festival de Cannes — centrée autour d’un fait divers récent : le naufrage d’un sous-marin nucléaire de l’armée britannique, mystérieusement retrouvé sur les côtes de l’île de Skye en Écosse. Toute sa grammaire et ses obsessions étaient déjà là : une mise en crise de nos systèmes de croyance, tissant ensemble réel et fiction, science et croyance, point de vue individuel et mythologies collectives.

Cogitore2

Sa dernière installation prend pour point de départ deux phénomènes naturels inexpliqués : les sonorités qu’émettraient les aurores boréales et l’apparition d’une mystérieuse formation lumineuse en Alaska. Dans une obscurité épaisse, pourvu de coussins, le dispositif de présentation s’assimile à une version soft des dispositifs de privation sensorielle. Démis de la clarté de ses sens, le regardeur n’a d’autre choix que de faire corps avec les changements de focale à l’écran. Sans trame narrative, la progression est scandée par la bande-son et les bribes de récit. Les voix se succèdent, racontant la manière dont elles ont vécu les événements et quelle pourrait selon elles en être la raison. Femmes et hommes, anglophones et indigènes de dialectes Inuit et Sami entremêlent leurs idiomes, contribuant à ancrer la narration dans la ligne de texte des sous-titres. « Qu’est-ce que pourrait bien être ‘le’ son », ce son prétendument lié à l’aurore, qui fait dresser l’oreille aux chiens, entendre le chuchotement d’un esprit aux Indiens et le chant d’une femme à d’autres, mais farouchement réfuté par la communauté scientifique ? Rapidement, on se rend compte que l’élucidation de l’image ne viendra guère par l’ouïe, et que l’on n’entend guère plus qu’on ne voit. À son tour, l’acte de lecture vient à son tour brouiller les signaux auditifs. En effet, un autre trait distinctif réside dans le traitement du mot en tant qu’image : par le recours au texte écrit filmé mais aussi dans la partition du flux visuel en épisodes bibliques tirés du livre d’Ézéchiel de l’Ancien Testament.

Si le magma sensoriel est enveloppant, il ne faut pas pour autant s’attendre à voir ressurgir chez Clément Cogitore d’ancestraux fantasmes de synesthésie ou de fusion avec la nature. Souvent, les commentateurs de son œuvre ont orienté leur analyse vers le thème du sacré dans son œuvre et se plaisent à traquer l’apparition du sublime dans le poudroiement de la matière filmée : ses aller-retours entre imagerie scientifique, rushes filmés en pleine nature, scènes en caméra infra-rouge — bref, que des images qui dansent sur la lisière de l’invisible. Pour indéniable qu’il soit, trop mettre en avant cet aspect aurait vite fait de nous faire insensiblement glisser vers une conception qui placerait l’homme hors du temps et de l’histoire. Or, à mon sens, Clément Cogitore n’est jamais aussi percutant que lorsqu’il reconnecte son flux d’images à la technologie contemporaine. Non pas que ce monde-là, le nôtre, l’hyperprésent, ne puisse pas générer ses propres représentations et modes d’accès au sublime. D’ailleurs, rarement en aura-t-on vu illustration plus métaphysique (et tout simplement belle) que lorsque l’on suit les grésillements incohérents des signaux en provenance de la Station Spatiale Internationale, sans doute endommagés, nous explique-t-on, suite à la colonisation de la capsule par une colonie de larves, les chrysalides ayant fini libérer des centaines de papillon dont les frôlement d’ailes ont endommagé les capteurs. Mais plus encore que le sublime, il faut, dans les images de Clément Cogitore, lire une menace doublée d’un impératif.

Cogitore

Ce n’est pas que nous n’y voyons rien, mais plutôt que nous n’avons pas encore appris comment voir au sein de ce nouveau milieu technologique. Ce printemps au MoMA, la journaliste, cinéaste et plasticienne Laura Poitras, remarquée pour son documentaire My Country, My Country sur la vie des Irakiens pendant l’occupation américaine, livrait sa propre interprétation de la question. Son exposition « Astro Noise »2 montrait une série de photos et d’installations vidéo autour de l’émergence de la surveillance généralisée aux États-Unis dans le sillage du 11 septembre. Le titre lui-même découlait d’un fichier encrypté ainsi nommé que lui avait envoyé Edward Snowden, contenant les preuves et la documentation de la surveillance abusive exercée par le gouvernement. Le terme « Astro Noise » désigne originellement le fond diffus cosmologique, aussi connu sous le nom de « rayonnement fossile », c’est-à-dire le bruit parasitaire issu de la radiation thermique provenant du Big Bang. Les images de Laura Poitras ne sont pas plus nettes que celles de Clément Cogitore – ce flou, cet aspect pixellisé à l’excès est même ce qui nous les fait identifier comme authentiques. Dans les deux cas, en adoptant le regard de l’activiste chez Laura Poitras, en infusant le réel de fiction dans le cas de Clément Cogitore, l’effet est le même : nos certitudes s’effondrent. Sans dénonciation, mais au contraire en adoptant sans réserve le langage de leur objet d’étude, les deux vidéastes nous plongent au cœur de l’incertitude du présent, où il nous reste encore à redevenir le sujet de notre propre regard.

  1. http://www.e-flux.com/journal/a-sea-of-data-apophenia-and-pattern-mis-recognition/ [nous traduisons]
  1. Laura Poitras, « Astro Noise », 5 février – 1er mai, au Whitney Museum of American Art à New York

 

 

 


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