Détruitus, Charlie Jeffery

par Gallien Dejean

Détruitus Charles Jeffery au centre d’art le Quartier, Quimper

 

« Non, les ordures ont surgi en premier, incitant les gens à construire une civilisation en réaction d’autodéfense. Il a fallu trouver des moyens de nous débarrasser de nos rebuts, d’utiliser ce dont nous ne pouvions pas nous débarrasser, de retraiter ce que nous ne pouvions pas utiliser. Les ordures résistaient. Elles s’élevaient et se répandaient. Et elles nous forçaient à développer la logique et la rigueur qui allaient conduire à des études systématiques de la réalité (…) ».[1]

 

Charlie Jeffery est une véritable usine à déchets – sans vouloir le vexer. Une entreprise de retraitement du réel, à la chaîne, qui prend sa source dans la dimension processuelle du recyclage. Jeffery est attentif à la notion de productivité ; au sens le plus élémentaire, celui de l’efficacité d’un procédé de transformation. Chez lui, pourtant, le rendement n’est pas synonyme de standardisation. Au contraire, puisque le déséquilibre est bien souvent au cœur des séquences de fabrication – chute, brisure, réassemblage… Why stand when you fall, comme l’énonce le statement un peu bizarre qui sert de titre à l’exposition que le Quartier de Quimper lui consacre jusqu’au 23 octobre.

 

Un choix d’exposition plutôt judicieux, qui revient sur une partie de la production (de 2006 à 2011) d’un artiste dont les travaux, s’ils ont été remarqués et soutenus, bénéficient d’une diffusion pourtant trop discrète. Charlie Jeffery, originaire d’Oxford, s’installe à Paris dès 1998. On se souviendra, notamment, de sa participation à l’exposition The Third Paradise, organisée en 2005 par Michelangelo Pistoletto et Juan Sandoval pour la 51e Biennale de Venise. La même année, il rentre en résidence à Mains d’Œuvres (Saint-Ouen) et réalise des collaborations avec Raphaël Zarka et Maxime Thieffine : trois années qui s’achèveront par le solo show Sculpting Time (2008). En parallèle, Jeffery s’occupe également, avec Dan Robinson, d’un projet collectif, le MUD Office, plateforme d’expositions et de performances aux multiples ramifications, à l’instar du groupe à géométrie variable du MUD Orchestra. Une dimension scénique non négligeable, comme l’a rappelé aux visiteurs le concert qu’il effectua, le soir du vernissage, sur le parvis du Quartier. Une base de funk minimal, une pointe de Martin Creed à la sauce Talking Heads… Jeffery – guitare et chant – a fait un show gesticulant en scandant les aphorismes qui inondent son œuvre plastique.[2]

vue de l’exposition au Quartier, été 2011

La démarche de Charlie Jeffery part du presque rien. Il joue sur la frontière qui sépare la forme de l’informe, sur l’instant où la matière devient objet, où l’objet fait œuvre – ou pas. Any number of divisions (2010) est une série minimale dérisoire, constituée de pliages aléatoires sur des opercules usagés de yaourts. Dans Inaccurate models of other things (2011), les objets trouvés et les assemblages hasardeux rangés sur l’étagère se hissent avec difficulté au rang d’œuvres d’arts, sauvés de justesse par l’étrangeté de leurs malformations ou les défauts de leur conception. Pourtant, dans le grand recyclage des formes auquel se livre Jeffery, ces éléments dénotent un pouvoir de transformation, un potentiel d’engendrement, à l’instar d’un prototype ou d’une maquette. Car sa pratique sculpturale est évolutive, parfois performative. Elle s’attache, avant tout, au développement temporel et physique du geste artistique, celui du découpage et de l’assemblage.

 

Certains peignent à la truelle, Jeffery sculpte à la hache : Reproduce (2007-2011) est un photocopieur atomisé sur le sol de la galerie. Divide it your self, œuvre fondatrice de 2006, est une chaise tronçonnée dont les deux parties sont réagencées à l’envers. Une certaine conception de l’assemblage, donc, qui ressurgie dans ses productions vidéos. Donkey work (2007), à l’entrée de l’exposition, montre l’artiste sous un masque d’âne démolissant des meubles à la hache, selon un montage à rebours – la fin au début – qui transforme le processus destructif en une sculpture quasi temporelle. Cette dimension processuelle fait barrage à l’objet fini. Son recyclage permanent ou potentiel brouille la frontière qui sépare l’atelier de la galerie, l’espace de production et celui de sa diffusion. Une ambigüité affichée lors de l’exposition Sculpting Time en 2008, qui tend malheureusement à s’estomper dans l’accrochage pourtant inventif du Quartier. Un côté « rétrospective », un peu trop « white cube » pour accueillir le bric-à-brac de Jeffery…

vue de l’exposition au Quartier, été 2011

 

Jeffery dramatise l’apparition et la disparition simultanée de l’objet. Au cours de sa carrière, il s’est attaqué, singulièrement, au photocopieur et au réfrigérateur, comme si les deux engins se complétaient : l’un conserve, l’autre reproduit. Une dialectique qui n’est pas sans rappeler le régime de l’objet d’art à l’époque contemporaine : d’un côté l’artefact artistique doit être conservé parce qu’il est unique, de l’autre il est dématérialisé par la reproductibilité technique de masse. Deux facettes d’un même système auquel Jeffery s’attaque avec férocité. Pourtant, même si elle s’en inspire, sa démarche s’éloigne des postures « anti-art » historiques.[3] Ni volonté de réunir l’écart entre l’art et la vie, ni tentative de détruire la dimension objectale pour que l’œuvre échappe à sa destinée marchande. Des stratégies vouées depuis longtemps à l’échec, évidemment, puisque la dématérialisation elle-même favorise la valeur d’échange. Si Jeffery dilue souvent l’unicité de ses pièces en les recyclant, en les assemblant et en les multipliant, ce n’est pas contre l’objet. La sérialité post-minimale de sa démarche relève davantage d’une caricature des méthodes entrepreneuriales[4] basée sur le retraitement à valeur ajoutée des formes pauvres et des matériaux de récup’, sur le modèle des cycles de production, de diffusion et d’obsolescence de notre société.

 

Charlie Jeffery, Why stand when you can fall, au Quartier, Centre d’art contemporain de Quimper

Jusqu’au 23 octobre 2011

 


[1] Don Delillo, Outremonde, Actes Sud, Arles, 1999, p. 311.

[2] L’intérêt que Charlie Jeffery porte au langage occupe une partie significative de son travail. Il compile dans ses carnets les sentences et les aphorismes qu’il recycle et qu’il décline sur différents supports : cahiers rudimentaires cartonnés, lattes de bois, néons, murs, chansons. Des messages comminatoires mais équivoques, adressés directement au spectateur, qui assimilent les axiomes de l’art conceptuel et ceux de la communication de masse sur le mode de l’ambivalence et du déséquilibre.

[3] Dans le project room du Quartier, la présentation d’une pièce de Gustave Metzger, inventeur du concept d’Auto-Destructive Art au début des années 1960, fonctionne plutôt bien en vis-à-vis de l’exposition principale.

[4] Il y a bien un rapport à Fluxus chez Jeffery. Mais il se situe moins au niveau d’une dissolution illusoire de l’art dans la vie que dans cette dimension entrepreneuriale, ironique et dérisoire, que l’on retrouve aussi bien dans les fluxbox des années 1960 que dans les activités du MUD Office qui déploie des stratégies économiques arborescentes basées sur la boue, archétype du produit dévalué.

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