Chalisée Naamani, « Nude selfies till I die* »

par Horya Makhlouf

*16 mai 2016, discours de Kim Kardashian recevant un prix lors de la 20e édition des Webby Awards.

« 2020, je mets le Pape et Nabilla sur l’même tableau

Pas d’photo du corps d’Oussama, les G.I. l’ont jeté à l’eau »

Booba, 5G, 2020.

Sur le feed Instagram de @chaliseenaamani défilent des fleurs et des bouquets, des étoiles et des constellations, des tapis et des citations, des polémiques et des appels à candidature, des carrés de vêtements pailletés, décolletés, transparents ou découpés au laser, des photos du bout du monde et des pièces de tissus imprimés, cousus, déchirés, en gros ou au détail, haute couture ou DIY, des bribes de sourire ou de duckfaces, des morceaux de corps de toutes provenances – instagrameuses et instagrameurs, journalistes, victimes de violences policières, top models, amies et amis, followers – et de toutes formes : abîmés, assumés, bodybuildés, cachés, censurés, exhibés, floutés, pimpés, pixéllisés, retouchés, refaits… Les publications et les stories dévoilent, au fur et à mesure qu’elle scrolle, des horoscopes ou des actualités, artistiques ou politiques, en mode « public » ou « amis proches uniquement », la dernière soirée de @kimkardashian ou de @rayanemcirdi, la dernière interview de @rokhayadiallo ou d’@assa.traore_, la dernière toile de @safiabahmedschwartz ou l’ultime collection de @marineserre_official, le mantra du jour de @nadinejane_astrology ou la prochaine expo de la galerie @ciaccialeviparis (Spoiler Alert : elle est consacrée à Chalisée Naamani et elle ouvre bientôt…).

Le feed Instagram de Chalisée Naamani est un journal, un carnet d’inspirations et un moyen d’expression. Sur son profil à elle, elle montre rarement sa tête. Elle la cache derrière des fleurs ou celles de ses amies et amis, des souvenirs de ses voyages, des symboles et des motifs persans, des #OutfitsOfTheDay et, depuis qu’elle est sortie des Beaux-Arts, des photos de son diplôme, de ses travaux et de ses dernières pièces. Instagram, de journal intime et encodé à vitrine publique et portfolio…

Timide, Chalisée Naamani ? Ses chaussures en vinyle argenté ou ses santiags roses, son tailleur en cuir léopard ou la robe requin toute moulante et liquide qu’elle s’est confectionnée pour recevoir les félicitations du jury de son diplôme de cinquième année aux Beaux-Arts de Paris, ont l’air de dire tout le contraire. « I dress to impress myself » a un jour twitté Kanye West. Qui Chalisée Naamani veut-elle impressionner ?

Quand je suis allée voir son diplôme de dernière année, j’étais sûre que c’était moi. Tapageur, bling-bling, somptueux, une référence à la Renaissance par-ci, à la dernière manif du Comité Adama par-là – il y en a pour tous les goûts, des fleurs gigantesques, en bouquets réels et figurés, d’autres tissées dans le fil de grandes tentures qu’elle avait répandues au sol et sur les murs. Heureusement que le Covid interdisait les buffets de célébration ; c’aurait été gargantuesque, c’est certain. Les images dégoulinaient de partout dans la Galerie droite de l’école, comme si mille et un smartphones étaient venus y dégurgiter trop de données accumulées sans avoir eu le temps de les digérer. Chalisée Naamani maîtrise l’art de paraître en faire beaucoup trop. Je déambule dans son bazar d’images comme dans un feed Instagram soudainement incarné. Je marche sur des yeux qui me regardent alors que je les ai regardés d’abord et que 211mio d’abonnées et d’abonnés (c’est le nombre de followers de Kim K) les ont regardés avant moi. Je prends des photos, tout est si beau, si parfait, si instagramable, habile mise en abîme. Une chasuble de prêtre en matériau jaune fluo réfléchissant sur lequel a été imprimée une image de la Vierge de Miséricorde de Piero della Francesca (1462) habille un cintre accroché à une patère, elle-même sortie du bouton d’une veste en jean, dont l’image est reproduite en gigantesque et marouflée sur le mur – première partie d’un polyptyque de papier peint qui tapisse toute la cimaise. Le deuxième panneau s’articule autour d’un portant de vêtements dont sont tirés les habits d’une séance d’essayage ; au-dessus, un précieux maillot de foot hybride est encadré sous verre, accompagné de son écharpe, pour compléter la panoplie. Il est fait sur mesure, à la fois supporter du PSG et de l’OM – il y en a pour tous les goûts, mais là c’est un peu blasphème, non ? Au sol, Chalisée Naamani a laissé tranquillement traîner des carrés de soie accrochés aux anneaux de laiton dans lesquels on les glisse quand on les achète chez Hermès… Pas de fleurs cette fois pour les imprimés ; l’artiste les a confectionnés d’après des images souvenirs du pied de la Tour Eiffel : les versions mini et porte-clés que ceux qu’elle appelle « les vendeurs d’images » y bradent aux touristes venues et venus, comme eux, des quatre coins du monde, et qu’ils trimballent, comme les carrés de soie, au bout de grands anneaux de métal.

C’est le bordel, tout déborde, de partout. Est-ce qu’elle n’arrivait pas à choisir ? Il paraît qu’il y a plus de 35 000 photos, captures d’écran et images enregistrées dans la bibliothèque de son iPhone… Peut-être son horreur du vide vient-elle d’angoisses propres aux créatrices et créateurs, peut-être est-elle une conséquence de l’effervescence qu’il y a dans l’acte de scroller, ou de celle des tapis persans qui ornent les murs et les sols de l’appartement dans lequel elle a grandi. J’ai vu deux choses en particulier dans la surabondance d’images des pièces de Chalisée Naamani. D’une part, une tentative de saisir l’eau à deux mains. Capture d’un flux physiquement intarissable, impossible à suspendre, ne serait-ce qu’un instant. La story dure trente secondes, j’y réagis en DM avec des flammes ou des yeux en cœur ; dans vingt-quatre heures elle n’existera plus que dans les archives de qui l’aura enregistrée. Chalisée Naamani, elle, capture les stories de ses amies et amis pour qu’on ne les oublie pas. Elle en fait des coussins, qu’elle dispose au sol pour qu’on s’installe confortablement dans son exposition. C’est là la deuxième chose qui m’a marquée dans la surabondance assumée de Chalisée Naamani : une hospitalité à rare pareille. À la peur de manquer, de ne pas recevoir correctement, d’oublier quelque chose ou quelqu’un, l’artiste répond par l’excès de générosité, de mets délicats et raffinés, pour les yeux et l’esprit.

À bien y regarder, j’ai fait mien ce bazar, je m’y sens bien, accueillie, attendue. Elle qui voulait ressembler aux « codes » de l’art contemporain, épurés, aseptisés, « conceptuels », propres, lisses, blancs ; elle qui avait peur de faire des vêtements aux Beaux-Arts, et peur de faire de la peinture dans une école de mode ; elle qui avait peur qu’on la remarque, qu’on l’assigne à telle ou telle communauté, qu’on lui dise quoi faire, quoi lire, quoi regarder… Elle a su capter les codes « mainstream » (ce mot la fera frissonner) et coudre les siens propres. Pénélope, en attendant le retour d’Ulysse, tisse le Temps pour repousser la date où elle devra en épouser un autre. Le jour, elle joue le jeu de prétendants qui croient pouvoir l’abuser ; la nuit, elle défait, détisse et impose son propre rythme, écrit sa propre histoire. Chalisée fait mine de n’y rien comprendre, expose les sœurs les plus followées de l’histoire à côté des hommes les plus invisibles. Il ne faut pas attendre la nuit pourtant pour trouver le fil rouge entre les deux : de la tente Quechua, qu’elle a installée au milieu de la Galerie droite, elle a fait la petite maison-sac à dos de vêtements qu’elle avait vue en rêve. Dans « L’habit(acle) », comme elle l’a nommée, et auquel on n’accède qu’après avoir dépassé les carrés de soie et de tours Eiffel mentionnés plus tôt, c’est une photo de Kim et de Kourtney bien spéciale qu’elle a posée au sol. Les deux superstars d’Instagram de passage à Paris y ont fait un stop tout ce qu’il y a de plus typique au pied de la grande tour, dont elles achètent des versions miniatures à leurs enfants. La photo aux milliers de likes a été imprimée en format carte postale et n’est visible qu’à travers les grillages dont l’artiste a recouvert les fenêtres en plastique de la petite tente. Que reste-t-il dans les mains qui ont essayé de contenir l’eau de source Insta ? Des petits cailloux polis par le temps et par l’histoire, par les cultures et les identités qui s’y sont rattachées et qui les ont érigés en symboles. Des likes et des reposts, des publications enregistrées et des screens, petits cailloux en passe de devenir des monuments miniatures et digitaux, insidieux reflets des symboles identitaires de la world wide web community. 2020, Chalisée Naamani met gilet jaune et maillot de foot, slogans et poèmes, tour Eiffel et arc de Triomphe, Hermès et Quechua, Traore et Kardashian sur le même tableau.

Sur le tapis qui accueille les personnes invitées à entrer dans son appartement est inscrit un proverbe persan : « Marche sur mes yeux. » Le pied s’avance pour écraser les fleurs et les motifs de fils de laine, d’or ou de soie ; il écrase et, ce faisant, resserre les 10k (ou les 10mio, tout dépend de la taille du tapis) de nœuds qui le composent, comme les pixels une image. L’écraser, c’est liker, c’est « marcher sur [des] yeux » qui ont vu la beauté du monde et la restituent généreusement, c’est réveiller cette dernière comme on réveille les morts des cimetières en Iran en marchant sur leur tombe. Quand elle l’a fait la première fois, Chalisée Naamani croyait profaner ; mais elle n’a plus peur maintenant et n’attend plus qu’une chose : que l’on marche sur ses yeux à notre tour.


Texte initialement publié sur la revue en ligne de Jeunes Critiques d’art, le 6.04.2021, disponible à cette adresse : https://yaci-international.com/fr/chalisee-naamani-nude-selfies-till-i-die/

Toutes les images : Vue de « Soyez toujours bien habillés », diplôme de cinquième année de Chalisée Naamani aux Beaux-Arts de Paris, octobre 2020. Photo © Gregory Copitet

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