Céline Ahond

par Pedro Morais

La rencontre

Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai vu Céline Ahond. Elle organisait une déambulation dans le quartier du Panier à Marseille, donnant l’impression d’improviser tout en laissant entrevoir qu’elle avait construit une partition précise à partir de détails trouvés dans la rue. La rencontre de Céline Ahond est un événement qui ne s’efface pas. C’était d’abord la question de la parole, dont elle connaît l’intensité et le pouvoir performatif, qui nous reliait et qui résonnait avec notre fréquentation de la poésie. Pas la poésie envisagée comme une catégorie littéraire mais en tant que laboratoire du langage, nécessité d’en explorer et d’en questionner la dimension socialement construite plutôt que l’emploi transparent où l’organisation du sens irait de soi.

Ès place pubis, Galerie Fernand Léger, Ivry-sur-Seine, 2020. Photo Céline Ahond / Mathilda Portoghese

En s’attardant sur la présence du langage sur les murs, sur les coïncidences arbitraires entre les mots et les choses, sur notre équivalence angoissée entre parler (ou écrire sur les murs) et exister, Céline Ahond transforme l’attention au monde en atelier de travail. Son parcours a évolué en porosité avec les discussions sur le rôle de l’art ces vingt dernières années. Au moment où elle initie ses performances, dans les années 2000, il y avait une forte iconophilie dans le champ de l’art, un désir d’intégrer la culture visuelle au champ de la connaissance inspiré par W. G. Sebald et Aby Warburg. Dans l’ouvrage Les artistes iconographes, Garance Chabert et Aurélien Mole rendent compte de ce désir des artistes de composer des constellations d’images, moins dans une visée appropriationniste (comme celle de la Pictures generation) que dans la recherche de filiations alternatives ou personnelles capables de contester des récits historiques canoniques.

Ce qui est impressionnant ici c’est l’ensemble du paysage, Hors-Les-Murs HLM – Marseille, 2012. Photo Céline Ahond / Annabelle Arnaud

Chez Céline Ahond, ce parti pris était déjà fortement marqué de sa personnalité même et cela malgré la distanciation que pouvait introduire la projection de diaporamas. Pour Céline, parler agit sur nous et transforme les objets dont on parle. Il n’y a pas d’écoute passive. Son utilisation du speaker’s corner est à ce titre exemplaire de son rapport à la prise de parole sans emprise de pouvoir : cet objet a le pouvoir de convoquer l’attention sans établir la hiérarchie d’une tribune, et elle le rend mobile en se déplaçant dans et à travers des contextes situés, précis, après avoir pris le temps d’écouter. Dans ses récits s’opère une redistribution des rôles : la partition binaire parler / écouter n’est plus le signe d’une position active / passive car ses récits intègrent l’écoute, celle-ci en est le centre même.

Tu vois ce que je veux dire ?, film performé, Apdv-À Perte de Vue, Paris. Photogramme Céline Ahond

Le travail de Céline Ahond peut trouver des résonances historiques avec les balades périurbaines d’Hamish Fulton (dont son film-performance Dessiner une ligne orange) tout en traversant la génération post-performance des années 2010 d’une manière entièrement singulière. Si, en effet, sa pratique s’éloigne d’une mystification de « l’authenticité » du corps pour assumer un rapport à l’image, à l’objet ou à la conférence (selon la définition de Marie de Brugerolle de la post-performance), quelque chose chez Céline Ahond garde la qualité éphémère d’une rencontre et la nécessité impérieuse d’intensifier cet événement autrement inexistant. Tout se joue à cet endroit. Il y a une dimension éminemment politique dans sa manière de faire coïncider le travail et sa vie, d’assumer un état de fragilité, la tentative d’une parole plutôt qu’un discours organisateur. Notre rencontre m’a transformé, avant même que l’on travaille ensemble.

Au pied du mur, au pied de la lettre, Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson, Noisiel, 2018. Photo Émile Ouroumov

Partant de sa déconstruction du caractère social du langage, du rôle politique de l’empathie, nous avons ensuite transformé nos échanges continus en travail de soi. Le corps s’est rapidement imposé à nous comme un laboratoire d’invention et l’endroit même d’une pensée cherchant à dépasser les partitions binaires d’une rationalité cartésienne. Chercher à comprendre le monde à travers nos échanges confondant lectures partagées et épisodes de vie, sensations muettes, malentendus du langage, performances sociales de rue, pratiques sexuelles, formes d’identification à l’altérité, nous a permis d’émanciper l’espace même de notre rencontre. Paul B. Preciado affirme qu’« hier, le lieu de la lutte était l’usine, aujourd’hui c’est le corps. » Dans nos échanges, il est souvent question du corps comme d’une possibilité de se désapprendre, de se déposséder, de se défaire. À travers sa présence, son écoute, ses gestes, son regard, son désir, Céline Ahond nous donne l’impression que cette transformation radicale de soi à travers la rencontre devient possible.

Image en une : World Wants Words, Public Fiction – Los Angeles, 2013. Photo Céline Ahond / Charlie Jeffery


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