Blind Spot

par Pierre Tillet

Lawrence Abu Hamdan, ArtLeaks, Forensic Architecture, Centre d’arts plastiques, Saint-Fons, 09.06 – 21.07.2018

Vue de l’exposition « Blind spot », Centre d’arts plastiques, Saint-Fons. Lawrence Abu Hamdan, Saydnaya (ray traces), 2017. Impressions sur films d’acétate, rétroprojecteurs, vidéo. Courtesy : galerie Mor Charpentier et l’artiste. Colección Lázaro.

Que la guerre et les opérations militaires en général s’appuient sur des théories est une banalité. Plus surprenante est la nature des écrits susceptibles d’être aujourd’hui mobilisés. Au cours des années 2000, alors qu’il étudiait certaines batailles qui avaient eu lieu en Cisjordanie et à Gaza, l’architecte Eyal Weizman a questionné des officiers israéliens. Parmi ceux-ci, le général Shimon Naveh, directeur de l’Operational Theory Research Institute créé en Israël en 1996, présentait la particularité d’avoir traduit en hébreu certains textes de l’architecte Bernard Tschumi. Interrogé à ce sujet, ce dernier indiquait : « L’idée de disjonction intégrée dans le livre de Tschumi Architecture et disjonction (1994) est devenue pertinente pour nous. […] Tschumi a une autre approche de l’épistémologie ; il voulait rompre avec le savoir à perspective unique et la pensée centralisée. Il voyait le monde à travers des pratiques sociales différentes, d’un point de vue constamment changeant ». Autres exemple inattendu de référence philosophique chez ce haut gradé : le couple de notions « espace lisse » et « espace strié » développé par Deleuze et Guattari dans Mille plateaux (1980). « Nous utilisons maintenant souvent le terme “lisser l’espace” quand nous voulons nous référer à une opération dans un espace comme s’il n’y avait pas de frontières. […] Les secteurs palestiniens pourraient être en effet considérés comme “striés” en ce sens qu’ils sont enfermés par des barrières, des murs, des fossés, des barrages routiers, etc.» Déterminer si cette lecture révèle une intelligence des concepts de Deleuze et Guattari ou est, au contraire, littérale, n’est pas notre sujet. Plus significatif est le fait que des acteurs de la politique de « défense » de l’État israélien se sont servis de théories qui, comme le note Weizman, sont « souvent supposées être la plus puissante arme contre l’impérialisme comme vecteur puissant de l’impérialisme».

Lorsque le général Aviv Kochavi, affilié à l’Alternative Team (autre institution de recherche de l’armée), évoque « la réorganisation de la syntaxe urbaine au moyen d’une série d’actions micro-tactiques », il est loisible de penser à Guy Debord, autre référence de la nouvelle pensée militaire en Israël. La pensée dont il s’agit n’est pas seulement destinée à faire évoluer des conceptions anciennes, inadaptées aux conflits de basse intensité, mais s’applique concrètement. Décrivant l’attaque du camp de réfugiés de Belata et celle du centre-ville adjacent de Naplouse qu’il avait dirigées en 2002, Kochavi indiquait ainsi à Weizman, quatre ans plus tard : « L’espace que vous regardez, cette pièce que vous regardez, n’est rien d’autre que l’interprétation que vous vous en faites. […] Nous avons interprété la ruelle comme un lieu qui interdit la traversée, la porte comme un lieu qui interdit le passage, et la fenêtre comme un lieu qui interdit le regard vers l’extérieur, parce que nous savons qu’une arme nous attend dans la ruelle et qu’un engin piégé nous attend derrière la porte. Ceci parce que l’ennemi a de l’espace une interprétation traditionnelle, classique, et je ne veux pas obéir à cette interprétation et me laisser avoir par ses pièges. […] C’est pourquoi nous avons adopté la méthode qui consiste à passer à travers les murs »5. Les soldats ont ainsi dynamité les murs et les plafonds des habitations palestiniennes (d’où la disparition de la distinction entre espace privé et espace public), ce qui leur a permis de se déplacer en étant invisibles afin de mieux surprendre les combattants adverses.

Architecture d’investigation

Depuis 2011, les recherches d’Eyal Weizman ont évolué, ce qui a donné lieu à la création de Forensic Architecture (« Architecture d’investigation »), agence de recherche traitant des crimes de guerre et, plus généralement, des atteintes aux droits humains dans le monde6. Le principe des recherches menées par l’agence est d’employer toutes les données disponibles (des données de terrain, des vues aériennes produites par Google Maps, des vidéos tournées par les victimes, voire postées sur internet par les bourreaux, etc.), puis de se servir des moyens traditionnels de l’architecture (modélisation 3D, analyse de sites, cartographies, etc.) dans le but de fournir des preuves que d’autres méthodes ne permettraient pas d’apporter. En 2016, à la demande d’Amnesty International, Forensic Architecture a ainsi reconstitué l’architecture de la prison de Saydnaya, au nord de Damas, où des milliers d’opposants au régime ont été torturés et assassinés depuis 2011. Dans ce cadre, Lawrence Abu Hamdan a réalisé une analyse de la manière dont les ondes sonores sont absorbées ou réfléchies par ce centre d’extermination7. Quelques-uns des résultats de son interprétation du lieu, basés sur sur les témoignages de rares survivants ainsi que sur l’examen de la porosité probable des murs, sont présentés dans l’exposition « Blind Spot » au Centre d’arts plastiques de Saint-Fons. Des images fixes, qui ont l’air de croquis expérimentaux (on pense à Constant, par exemple), sont diffusées sur les murs par des rétro-projecteurs. Le visiteur est d’abord ébranlé lorsqu’il comprend la structure spatiale de l’édifice qui comporte trois ailes régulièrement déployées autour d’un centre unique où torture et pendaisons ont lieu. Puis il est saisi d’effroi lorsqu’il apprend que, lorsque de nouveaux prisonniers, les yeux bandés (ce qui augmente leur sensibilité au son), sont amenés dans la prison, leurs geôliers leur font faire le tour de cet espace central. Comme cela apparaît dans la projection de la retranscription écrite d’un entretien entre Lawrence Abu Hamdan et un acousticien, « l’architecture et son acoustique sont elles-mêmes utilisées comme une arme de torture ».

Boko Haram

ArtLeaks, poster réalisé à l’occasion de la treizième édition de documenta (2012). Impression sur papier

L’exposition présente également un documentaire réalisé par Forensic Architecture qui montre comment les forces spéciales camerounaises détiennent illégalement, torturent et assassinent des citoyens soupçonnés – souvent sans preuve – de soutenir le groupe extrémiste Boko Haram. Sur la base d’informations fournies par Amnesty International, de témoignages et d’images disponibles sur internet, l’agence a modélisé deux centres d’emprisonnement. Sous-titré « le côté obscur de la guerre soutenue par les États-Unis contre Boko Haram », le documentaire se focalise d’abord sur l’un de ces lieux, une ancienne école du village de Fotokol, au nord du pays, annexée par les militaires en 2014. Partiellement réouverte en 2016, l’école a accueilli des enfants tout en continuant à être un espace où des prisonniers étaient soumis à des sévices. Puis la plupart de ces derniers ont été évacués dans d’autres bases militaires comme celle de Salak, au sud. Dans cet autre contexte, Forensic Architecture restitue les modalités spatiales de la présence de personnels étrangers, particulièrement américains. Il apparaît que ces personnels n’ont pas seulement formé les forces spéciales camerounaises et ne se sont pas contentés de leur apporter un soutien matériel, mais étaient proches des lieux de torture et ont observé ce qui s’y passait.

L’argument de l’exposition « Blind Spot » est la révélation par des artistes et des architectes (avec les moyens de l’art et de l’architecture) de zones d’ombre, d’angles morts que des structures étatiques ou des organisations diverses cherchent à maintenir cachés. En ce sens, il n’est pas absurde d’y avoir intégré ArtLeaks, plateforme de lanceurs d’alerte principalement active en Russie et en Europe de l’Est, dont l’objectif est de lutter contre la censure et « l’appropriation de l’art, de la culture et de la théorie politiquement engagés par des institutions étroitement liées au monde de la finance ». Plus problématique, en revanche, est le fossé existant entre les luttes menées par les artistes, commissaires, historiens d’art et intellectuels d’ArtLeaks (parmi lesquels Corina L. Apostol, le collectif Chto Delat, etc.) et les investigations de Forensic Architecture dont la charge dramatique est manifeste (d’autant plus manifeste que le traitement des informations et les formes produites montrent une grande rigueur).

1 Propos de Shimon Naveh rapportés dans Eyal Weizman, « The Art War », Frieze, no 99, mai 2006 (notre trad.). Texte consultable à l’adresse: https://frieze.com/article/art-war

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Eyal Weizman a repris ces éléments dans Hollow land: Israel’s architecture of occupation, New York, Verso press, 2007.

6 L’agence Forensic Architecture est basée à Goldsmiths, Université de Londres.

7 L’expression a été employé par Luc Mathieu dans son article « La prison de Saydnaya, centre d’extermination du régime syrien », Libération, 7 février 2017.

8 Voir le site https://art-leaks.org/about/ cité dans le dossier de presse de l’exposition.

(Image en une : Forensic Architecture, Torture et détention au Cameroun : le côté obscur de la guerre soutenue par les États-Unis contre Boko Haram, 2017 (image extraite). Documentaire, 11’25. Contribution au rapport d’Amnesty International : Chambres de torture secrètes au Cameroun, 2017.)


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