Benoît Maire à la Verrière Hermès

par Patrice Joly

Expo Benoit Maire à La Verrière Hermès – Bruxelles, du 06/09/2014 au 18/10/2014.

Passer de la cosa mentale à sa concrétisation, à sa « résolution plastique », comme disent les gens du monde de l’art, est une vieille histoire qui occupe les artistes depuis fort longtemps si l’on estime que l’œuvre d’art doit se former dans le cerveau de l’artiste avant de pouvoir se transformer en sa matérialisation plastique, bien que ce postulat ne soit pas du tout celui que les platoniciens proféraient, estimant pour leur part que la forme préexiste à l’intention de l’artiste et que ce dernier, d’une certaine manière, ne fait que la faire émerger ou la dévoiler : nous voilà au cœur d’un débat passionnant qui agite la pensée sur l’art depuis les Grecs et qui n’a jamais vraiment faibli jusqu’à aujourd’hui, suivant en cela l’évolution de la philosophie dans son ensemble qui voit émerger peu à peu un sujet occidental se détachant de la causalité divine (Dieu ou les dieux étant responsable de toute chose ici bas et en particulier des œuvres d’art) pour aboutir à notre homme postmoderne, fruit d’une histoire personnelle et collective et maître a priori de ses décisions (même s’il ne l’est pas encore complètement de sa destinée). Si tous les artistes ne se plongent pas avec délectation dans de telles interrogations philosophiques à chaque fois qu’ils se mettent à peindre, sculpter, agencer, ou tout simplement « créer » des œuvres, il est clair que l’on assiste depuis peu à une nette recrudescence de la présence du discours philosophique et des philosophes au sein de la pratique artistique, cette dernière s’invitant de plus en plus pour assoir une pratique, lui donner des gages de sérieux, de validité ou de pertinence, comme si la pratique de l’art n’était plus suffisante en soi pour légitimer les gestes de l’artistes et ses productions. L’exemple de Pierre Huyghe récemment, invitant Tristan Garcia à intervenir sur des concepts en vogue que l’on serait susceptible relier à la pratique de l’artiste est assez exemplaire de ce recours aux philosophes pour augmenter la densité intellectuelle d’un travail. Non pas que les artistes n’aient pas le droit ou le devoir de se rapprocher des philosophes ou d’échanger avec eux, ce qu’ils ont toujours fait. Ce qui est nouveau, c’est un rapport à la philosophie pensée comme gage de crédibilité, là où il importe d’être avant tout pertinent dans la création de formes inouïes ou jamais vues – même si le critère de la nouveauté demeure toujours aussi suspect. À se prévaloir d’arguments philosophiques, on risque aussi d’envisager la pratique de l’art à l’aune de la discussion philosophique et de critères qui ne sont pas directement applicables, le rationnel par exemple n’étant jamais un gage de validité artistique…

Benoît Maire, Exposition "Letre" à La Verrière, détail, 2014. © Fabien de Cugnac.

Benoît Maire, Exposition « Letre » à La Verrière, détail, 2014. © Fabien de Cugnac.

Benoît Maire, Exposition "Letre" à La Verrière, détail, 2014. © 2014 Sven Laurent - Let me shoot for you.

Benoît Maire, Exposition « Letre » à La Verrière, détail, 2014. © 2014 Sven Laurent – Let me shoot for you.

Le travail de Benoit Maire n’est pas suspect de vouloir se donner un supplément d’âme ou de pertinence en se dotant d’un adjuvant philosophique qui lui garantirait plus de consistance : ce dernier a « fait » philo à la Sorbonne et il a l’air de savoir de quoi il parle. L’artiste ne s’est pas débarrassé pour autant de sa formation de philosophe une fois franchi le seuil de l’école des beaux-arts, au contraire, son projet, depuis le début est de considérer le matériau conceptuel au même titre que les autres matériaux qu’il utilise habituellement. Benoit Maire n’est pas pour autant un artiste conceptuel, il entend concilier les deux domaines, celui insaisissable de la philosophie et l’autre parfaitement tangible de la matière inerte (réfutant, comme le dit justement Guillaume Désanges le commissaire de l’expositions, le reproche habituel fait par les conceptuels aux matiéristes de produire un art « servile »). Toute la difficulté de l’art de Maire est de donner corps aux concepts afin qu’ils viennent se frotter aux matériaux de la sculpture, le marbre, la cire, le bronze car l’artiste a recours à des matériaux classiques, quand bien même il leur fait subir des traitements qui le sont moins : il aime bien par exemple colorer directement la cire – qu’il affectionne particulièrement – pour appliquer un effet « tranche napolitaine » des plus surprenants à des moulages de têtes tout ce qu’il y a de plus classique. Il aime bien aussi incorporer des éléments hétérodoxes dans le processus de fixation des matériaux pour concevoir des hybridations inattendues, répéter ce motif d’une tête (décidément) sectionnée pour créer de petites séries autonomes, sortes de bégaiements ou d’erreur de fabrication, pour nous rappeler que ces fragments d’un classicisme disparu font partie d’un vocabulaire disponible, reproductible à l’infini, sur un mode de répétition qui renvoie plus à l’ère digitale et à ses anomalies qu’à l’ère industrielle et la reproductibilité technique chère à Benjamin. Benoit Maire ne renonce à rien qui puisse lui faire plaisir sur le plan formel : les prouesses de la découpe digitalisée lui permettent d’étendre à l’infini un vocabulaire déjà bien étoffé. Les multiples occurrences de ce poing « sculpté » au doigt pointé sont le symbole d’une pratique sachant puiser dans l’iconographie classique tout en se jouant de la référence platonicienne : ici la perfection n’est plus que le signe d’une banale réitération rendue possible par l’outil numérique, exempte de dramatisation et témoin de l’obsolescence du geste du sculpteur.

Benoît Maire, Two Tools, sérigraphie sur toile, 270 x 470 cm, 2013, © Andy Keate.

Benoît Maire, Two Tools, sérigraphie sur toile, 270 x 470 cm, 2013, © Andy Keate.

Benoît Maire, Photographie de trois armes du soir, diasec monté sur châssis chêne, 30 x 41,5 x 2,5, 2013 /// Photographie de l'idée qu'une arme est cassée une fois approchée, diasec monté sur chêne, 19 x 29 x 2,5 cm, 2012.

Benoît Maire, Photographie de trois armes du soir, diasec monté sur châssis chêne, 30 x 41,5 x 2,5, 2013 /// Photographie de l’idée qu’une arme est cassée une fois approchée, diasec monté sur chêne, 19 x 29 x 2,5 cm, 2012.

Le cœur de son travail réside dans une faculté plutôt déroutante à provoquer des chocs esthétiques entre des ambiances, des cultures, des champs très éloignés, le classique avec le contemporain, le vernaculaire avec le numérique, non pas tant des oppositions que des disruptions par ailleurs. Aussi dans ce schéma où il est question de télescopages entre époques, matériaux mais aussi couleurs et modes de présentation, la question de la décision prend toute son importance et explique d’une certaine manière le recours à la philosophie, même si cela peut apparaître par moment comme le commentaire ou la justification d’une pratique. La discussion entre Catherine Malabou, Guillaume Désanges et Benoit Maire dans le fascicule qui accompagne l’exposition tourne autour de l’émergence du sujet moderne, de sa capacité à faire des choix, y compris esthétiques, et est réellement passionnante. Pas sûr cependant que cette discussion ne serve la position de l’artiste : primo parce qu’il semble que ces réflexions concernent l’ensemble de la communauté artistique, particulièrement pour des artistes de la décennie en cours qui sont pour beaucoup des « assembleurs » ; secundo cette réflexion ne dit rien sur la manière dont Benoit Maire opère cette alchimie du concept en son versant visuel, sensoriel. Peut-être même qu’elle le dessert parce qu’il n’y a pas besoin de mode d’emploi pour comprendre que l’art de Benoit Maire est une tentative d’informer la pratique artistique et les différents éléments qu’il utilise par la profondeur de leur historicité et des filières référentielles qu’elles convoquent : Platon, l’âge classique, le modernisme, l’arte povera, etc. Peut-être que ce détour par la philosophie nuit même à une pratique que l’on perçoit avant tout comme une somme de joyeuses agrégations d’objets dont on ressent fortement le plaisir qu’il prend à les assembler. La force du travail Benoît Maire réside avant tout dans cette capacité à relier des sphères esthétiques éloignées dans le temps et l’espace et à provoquer des concrétions singulières, empreintes d’une grande élégance.


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