Artie Vierkant, Feature Description

par Alexandra Fau

Galerie Edouard-Manet, Gennevilliers du 16 avril au 6 juin 2015.

Artie Vierkant fait partie de cette nouvelle génération d’artistes américains à accompagner leur démarche plastique de théories aiguisées sur le statut des images à l’ère post-Internet (The Image Object Post-Internet, 2010). Ses textes téléchargeables forment les outils critiques à l’appréciation d’un art désormais en libre accès dont les contours ne cessent de se redéfinir selon ses formats de diffusion (galeries, musées, internet, édition).

À la galerie Edouard-Manet, rien n’indique au spectateur qu’il sera le détenteur d’une vue exclusive, non reproductible de Feature Description. À tous ceux qui n’auront pas fait le déplacement jusqu’en banlieue parisienne, Artie Vierkant réserve une sorte de « kit » d’images dont toute ressemblance avec l’exposition sera fortuite. Le centre d’art s’est s’engagé auprès de l’artiste à ne diffuser que les vues retouchées de l’accrochage. Aucune autre image distribuée par ses canaux de diffusion ne doit filtrer.

Artie Vierkant, Bodyscan Object 4, 2015. Impression UV sur Dibond brossé. Approx. 300 x 150 cm. Unique.  Exposition Feature Description, Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers, 2015. Courtesy de l’artiste et New Galerie.

Artie Vierkant, Bodyscan Object 4, 2015. Impression UV sur Dibond brossé. Approx. 300 x 150 cm. Unique.
Exposition Feature Description, Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers, 2015. Courtesy de l’artiste et New Galerie.

Les artistes conceptuels, dont Robert Barry, soulevaient déjà à la fin des années soixante la question de la dématérialisation de l’art et de ses multiples sources de diffusion —transmission orale, écrite ou visuelle — ; le Xerox Book de Seth Siegelaub (1968) affirmait un principe d’équivalence entre la reproduction photographique et l’œuvre elle-même. La publication avait alors valeur d’exposition. À l’ère post-Internet, la perte d’ancrage physique contraint l’œuvre à une certaine forme de volatilité, toutes ses manifestations restant cependant co-dépendantes. Les multiples variantes reproductibles de Feature Description en sont le pendant virtuel. Exit la surmédiatisation de l’exposition qui constituait jusqu’à présent un temps fort ; l’œuvre d’art existe à travers la complexité de ses nouvelles modalités d’apparition qui, elles, restent sous contrôle.

Dans son texte « In Defense of the Poor Image », Hito Steyerl souligne l’inflexion de ces images banalisées à trop avoir été téléchargées, partagées, compressées et manipulées : « Elles sont les détritus qui envahissent les rives de l’économie numérique1 ». En réaction, « la qualité cède le pas à l’accessibilité, l’exposition a valeur de culte, les films se transforment en clips et la contemplation en simple distraction ».

Artie Vierkant, Bodyscan Object 2, 2015. Impression UV sur Dibond brossé. Approx.  165 x 210 cm. Unique  Exposition Feature Description, Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers, 2015. Courtesy de l’artiste et New Galerie.

Artie Vierkant, Bodyscan Object 2, 2015. Impression UV sur Dibond brossé. Approx. 165 x 210 cm. Unique
Exposition Feature Description, Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers, 2015. Courtesy de l’artiste et New Galerie.

À l’inverse, Artie Vierkant perçoit dans la déperdition de qualité, et donc d’aura, un gain substantiel. Il tire des fichiers d’animations prêts à l’emploi d’étranges chorégraphies dans les deux vidéos Antoine Office et Antoine Casual (un personnage dont l’artiste a acquis les droits). La série Bodyscan Object procède de nombreux allers-retours entre technologies 3D et 2D. L’image semble se replier sur elle-même après avoir exploré tant de champs possibles. La recomposition point par point des 200 prises de vue HD des Bodyscan Object aboutit finalement à la production d’images lacunaires et abstraites. Les découpes réalisées sur dibond brossé ne coïncident pas mais rappellent étrangement les enveloppes (2014) de Seth Price, artiste précurseur à avoir pensé l’œuvre selon ses formats de diffusion. Il est vrai que l’art à l’ère post-Internet tolère ces appropriations : « Même s’il est possible de remonter à la source, la substance (en terme de matérialité et d’importance) de l’objet original ne peut plus être considérée comme supérieure à l’une de ses copies2 ».

Artie Vierkant. Vue modifiée de l'exposition "Feature Description" (2015), Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers. Courtesy de l'artiste et New Galerie, Paris.

Artie Vierkant. Vue modifiée de l’exposition « Feature Description » (2015), Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers. Courtesy de l’artiste et New Galerie, Paris.

1 Hito Steyerl, « In Defense of the Poor Image », e-flux journal#10, 11. 2009.

2 « even if an image or object is able to be traced back to a source, the substance (substance in the sense of both its materiality and its importance) of the source object can no longer be regarded as inherently greater than any of its copies » Artie Vierkant, « The Image Object Post-Internet », 2010  http://jstchillin.org/artie/vierkant.html

À lire aussi ici : entretien avec Artie Vierkant par Rémi Parcollet publié dans le numéro 70 de la revue 02 (été 2014).


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