Art-O-Rama etc.

par Cédric Aurelle

Alors que début septembre la foire Art-O-Rama battait le rappel des troupes à Marseille pour la rentrée de l’art contemporain, l’éventail des événements organisés pour l’occasion dans la cité offrait un panorama reflétant la complexité d’une ville oscillant entre de très fortes identités locales et sa capacité à parler au monde contemporain globalisé.

Art-O-Rama

Pour commencer avec un des lieux historiques du Marseille associatif, La Compagnie proposait une plongée dans l’histoire, comme un rappel des faits, avec l’exposition « Sismographies ». Y était notamment présentée la Sismographie des Luttes de Zahia Rahmani, un diaporama au long cours offrant un panorama saisissant de l’odyssée politique, culturelle et intellectuelle que fut l’histoire des luttes émancipatrices anti-colonialistes et post-coloniales. Dans un esprit exhaustif proposant une « histoire globale des revues critiques et culturelles », étaient projetées dans le noir les couvertures de centaines de magazines publiés depuis le début du XIXe siècle jusqu’en 1989. Un panorama passionnant articulant la modernité de créations graphiques foisonnantes aux projets d’émancipation anti-coloniale dans lesquels se croisaient les corps et les textes.

Kudzanai-Violet Hwami, Chafamba Chasvava, 2016, courtesy Tyburn Gallery, Londres. Vue d’exposition, Vos désirs sont les nôtres, Triangle France, Friche la Belle de Mai, 2018. © Aurélien Mole

La question du corps, notamment post-colonial, et de sa projection dans l’espace urbain contemporain était pour sa part abordée à la Friche de la Belle de Mai. Dans le cadre de son exposition intitulée « Vos désirs sont les nôtres » — et non des ordres pourrait on rajouter — Triangle France suggérait la subversion des rapports de domination formulés dans le canal du désir par sa réappropriation par l’objet du désir pensé en tant que sujet. Les peintures magistrales de la jeune zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwami y affirmaient la présence dans le paysage de corps se définissant eux-mêmes en matière de genre et de représentation. Les tableaux de cheveux de Pauline Boudry / Renate Lorenz hérissaient les regards qui venaient s’y frotter, substituant le toucher à la vision dans notre mode de rapport à l’espace et aux autres. Et Jean-Charles de Quillacq, avec la complicité d’une cinquantaine de participants, a trimbalé sa corde fétiche de la Friche à La Compagnie, comme un joyeux déballage intestinal zigzagant depuis la Belle de Mai jusqu’à Belsunce, soit d’un quartier arabe à l’autre, dans une ville marquée par un net fossé identitaire. C’est ce fossé que pointait le projet de vidéos collaboratif de Roee Rosen et Ruti Sela en filmant un documentaire enchaînant les clichés touristiques sur Marseille, mais à Jaffa. Et le panorama des expositions visibles à Marseille pendant Art-O-Rama reflétait bien ces écarts. À plusieurs encablures au sud, dans le quartier bourgeois de la Rue Paradis, la Maison de Ventes Leclère accueillait le Studio Code Southway (Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani) pour « Néo Médiéval », une exposition thèse visant à démontrer les affinités des pratiques d’artistes contemporains avec un esprit médiéval, basée notamment sur les démarches collectives, inclusives, syncrétiques rejetant le pur, le beau ou la rationalité modernes. Le mélange des œuvres contemporaines avec des pièces de brocante néo-médiévales contraignait le regard dans une lecture unique enfermant les œuvres dans une démonstration plus qu’il ne permettait d’ouvrir sur de nouvelles perspectives. Un discours s’inscrivant par ailleurs dans un contexte géographique méridional qui oppose de manière intéressante un Sud méditerranéen comme manière d’envisager le monde dans l’écoute de pratiques vernaculaires par opposition aux capitales d’un Nord globalisé ayant basculé dans un écosystème technologique hors-sol et post-humain, mais ce qui semble se dessiner peu à peu ici, c’est un retour du religieux dans l’art plus qu’une démarche inclusive et qu’une valorisation des pratiques syncrétiques, dans une approche historique qui passe allègrement sur le fait colonial, et met en avant la notion problématique de « peuples du Sud » en lieu et place de « populations méridionales ».

Alors pour ceux qui préféraient faire porter leur regard ailleurs que sur ces antagonismes, il restait le soleil, l’azur et la mer. C’est certainement pour faire résonner ces caractères de la ville que le MaMo a invité Olivier Mosset à faire une installation sur le toit de La Cité Radieuse de Le Corbusier. L’artiste qui réside à Tucson y présentait une série de panneaux recouverts de peinture métallique caméléon que le soleil venait faire iriser et moduler en fonction du lieu où l’on se plaçait pour les observer. Dans l’ancien gymnase, la Harley-Davidson de l’artiste était exposée, customisée avec la même peinture. Dans l’esprit des pratiques liées aux contre-cultures urbaines prolongeant cette esthétique de la route, telles que le skate ou le surf, Olivier Millagou proposait l’exposition collective « Les Hommes de la Mancha » à la galerie Double V. S’y télescopaient Jack London et Gibus de Soultrait (surfeur biarrot) ou We are the Painters et Pierre La Police, sur un wall drawing bleu réalisé par Nine Antico. Si d’aucuns voudraient ici distinguer des consonances californiennes à cet accent marseillais qui roule les vagues pour mieux dominer le bruit de moteurs, Marseille n’est pas Los Angeles et son soleil n’est pas celui de la Côte Ouest mais bien celui de la Méditerranée. Pour en avoir une approche immersive, il fallait se rendre dans une ancienne boucherie désaffectée du quartier de l’Opéra où Julien Goniche présentait plusieurs grands tirages d’un corps plongé dans cette Eau Bleue, pour reprendre le titre de son exposition.

Camila Farina, Fantôme, 2017. Vue de l’exposition « Notes for a Shell #1 », MORE Projects, 2017.

Et pour embrasser pleinement cet horizon obsédant qu’offre la Méditerranée à Marseille, plusieurs options s’offraient, à commencer par le beau projet « Notes for a Shell #2 » de MORE projects organisé par Jordi Antas et Sergio Verastegui à la Plage de la Verrerie tout au sud de la ville. Dans un cabanon de cette plage populaire se croisaient une enseigne de baraque de sandwich de Camila Oliveira Fairclough, des affiches à faire soi-même à l’aide de tampons encreurs avec les mots « nuage », « mer », « … » etc. par David Horvitz, des Polaroïds de Julien Carreyn, etc. Dans la crique suivante, au Mauvais Pas sous la Rose, la Cabane Georgina organisait son exposition annuelle avec pas moins d’une centaine d’artistes autour du thème « extra-terrestre ». Un vaste sujet fourre-tout qui présentait l’avantage d’être suffisamment large pour englober autant d’artistes que d’amis dans une invitation généreuse qui prenait toute son ampleur notamment au moment de la traditionnelle paëlla géante organisée par les voisins de ce quartier populaire où vivent gitans, arabes et corses. À l’opposé, de retour dans les quartiers nord et dans la zone portuaire qui délimite le quartier des puces côté mer, Sans Titre (2016) et Margaux Bathélémy ont organisé une manifestation à mi-chemin entre la foire et l’exposition. Intitulé « SM », comme Sud Moteur d’après le nom de l’usine qui les accueille, le projet réunissait dans des locaux vacants de cette compagnie artistes, espaces indépendants et galeries pour la plupart caractérisés par leur identité floue et formant un projet expérimental tout aussi inclassable que festif. Avec sa vue imprenable sur un immense parking, les rails de la SNCF, l’autoroute et les infrastructures portuaires, « SM » envisageait Marseille depuis ses marges comme un terrain d’expérimentation à la saveur dystopique. De cette culture post-industrielle portant les marques de son effondrement imminent, l’exposition de Michael E. Smith curatée par Chris Sharp se faisait l’écho.

Michael E. Smith, Untitled, 2018. Alligator claw, hangar, 28 x 51 x 25 cm Courtesy the artist, KOW, Berlin ; Atlantis, Marseille. Photo : Mark Blower

Une patte de crocodile arrimée à un cintre, une camera aveuglée par une pomme de terre et un vêtement de travail, soit trois pièces dialoguant dans le silence cathédral de l’espace d’Atlantis, rue du Chevalier Roze. Une parcimonie dans le geste qui voulait attester de sa force, au risque toutefois de le faire passer pour suffisant, d’autant qu’il apparaissait déconnecté de son contexte d’inscription. Tout autre était l’exposition dans la vitrine qui lui faisait face. Invité par la galerie Crèvecœur pour une résidence marseillaise de deux mois, l’artiste américain Than Hussein Clark a investi les lieux d’un projet baroque et foisonnant inspiré par différentes personnalités ayant vécu ou séjourné à Marseille, de Flaubert à Cocteau, articulant design, mise en scène et questions de désir. Une question qui taraude à n’en pas douter les rues de Marseille tant celles-ci sont imprégnées d’une testostérone toute méridionale qui ne cesse de jouer sur les ambiguïtés et l’exagération des codes normatifs poussés jusqu’à leur inversion. Pas une raison pour se laisser intimider… Invitées par le Salon du Salon, Fabienne Audéoud et Cécile Noguès ont augmenté leur duo UNITE TLD mêlant sculptures en céramiques (Cécile Noguès) et vidéos sous forme de banques d’images (Fabienne Audéoud) d’une édition collaborative. Vingt-quatre cartes postales uniques présentant chacune deux anus dessinés à l’encre permettant de deviser à loisir sur la psycho-morphologie des traits de plume de l’une ou de l’autre, oscillant entre ce qui évoquait d’un côté la rigueur morale et d’un autre le laisser-aller.

SALON DU SALON #17 — UNITE TLD, Duo show, Fabienne Audéoud, Cécile Noguès. Œuvre présentée : Bas débit, Cécile Noguès, 2018. Céramique 37 x 17 x 3 cm. Photo : Philippe Munda

À ces coups de crayons touffus et pour le moins concentrés et centripètes, répondaient les grands gestes enlevés de Matthieu Cossé, présentés chez OÙ. Quelques traits de couleurs primaires comme pour tenter de réanimer des figures chimériques, à moins que ce ne soit la figuration même qui ne fût une chimère à ranimer ? Quoi qu’il en soit, l’ensemble des projets proposés, trop nombreux pour être tous vus le temps d’une petite semaine de foire, reflétait néanmoins la complexité d’une ville qui se nourrit d’antagonismes mais ne se laisse pas résoudre dans une équation visuelle interprétée par du texte, et ne se mesure que dans le vécu du drame quotidien qui en garantit la survie.

(Image en une : Olivier Mosset, Untitled, Mamo, 7 juillet – 30 septembre 2018)


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