Ai Weiwei peut-il sauver le monde ?

par Patrice Joly

Ai Weiwei au jeu de paume

Un accrochage banal, c’est la première impression que l’on retire de l’exposition d’Ai Weiwei au Jeu de Paume, avec un sentiment de déjà-vu, rappelant l’exposition de Martin Parr au même endroit : même volonté de saturer les cimaises, de remplir le moindre cm2 d’espace. Mais ce sentiment s’estompe assez rapidement au fur et à mesure que l’on rentre dans la logique de l’artiste. Le parti pris spatial engendre l’impression très cinématographique d’un mouvement de grande ampleur qui renvoie à la réalité d’un pays en plein chamboulement, mais ce pays qui transpire le changement est aussi celui qui n’accepte pas de laisser librement s’exprimer ses artistes. Les vidéos incrustées dans les interstices des séries de photos agissent en contrepoint d’un décor de propagande d’où n’émargeraient que les côtés positifs. Dans ces petits films pris sur le vif, de qualité moyenne, une autre réalité, toute crue, apparaît. Comme souvent dans le travail de Weiwei, on est confronté à la profusion : les images s’empilent à l’infini, constituant des archives pour un hypothétique redéploiement. Certes, il n’est pas pionnier en la matière, nombreux sont les photographes qui, comme lui, partagent cette dimension « pulsionnelle » – on évoquait auparavant Martin Parr – qui les poussent à vouloir tout enregistrer pour anticiper une probable disparition de l’existant. Cette propension à la boulimie d’images s’explique particulièrement pour un artiste vivant dans le pays qui a subi les transformations les plus notables de ces trente dernières années, la Chine n’étant depuis les années 80 qu’un énorme chantier à ciel ouvert. Le premier geste « politique » de Weiwei, bien avant les actions directes destinées à s’opposer à la brutalité du régime et à la corruption endémique, pourrait se résoudre dans le témoignage de l’enfouissement d’une civilisation sous les gravats annonciateurs de modifications radicales et définitives.

Le travail de Weiwei relève à la fois du reportage et du kaléidoscope : ces deux figures encadrent une pratique qui décrit parfaitement une volonté d’archivage du monde environnant tout autant qu’un désir de retranscription dynamique de ce même monde. L’exposition au Jeu de Paume n’aborde « que » la dimension photographique d’un travail ne se résolvant absolument pas dans cette pratique puisqu’il aborde avec autant de bonheur la sculpture et l’architecture.

À ce propos, la salle consacrée à la construction du « nid d’oiseau », du surnom donné par les pékinois au grand stade qui accueillit les Jeux Olympiques de 2008, est symbolique de l’intérêt pour une discipline dans laquelle l’artiste s’est largement investi. Sa collaboration avec les architectes Herzog et de Meuron pour l’édification de cette vaste arène traduit les préoccupations d’un homme hanté par les destructions en série de quartiers entiers de Pékin ou de Shangaï. La reconfiguration de la silhouette d’une capitale via une architecture intellectuelle et sensible est également synonyme d’un refus de la violence immobilière qui caractérise le développement récent de la Chine. Même si à côté de la série Study of perspective où il aligne un chapelet de doigts d’honneur à l’encontre des principaux monuments des grandes capitales – autant de symboles du pouvoir des puissants – la salle dédiée au nid d’oiseau semble un peu contradictoire dans sa glorification d’un futur symbole d’une Chine dominatrice. L’exposition dans son ensemble témoigne de l’inlassable travail de résistance d’un artiste qui a su se saisir des outils de cette nouvelle modernité quand la panoplie high techdu photographe confortablement installé ne semble plus tellement en phase avec les nouvelles mobilités et la surveillance omniprésente d’un pouvoir autoritaire et borné laissant peu de place et peu de temps pour le déploiement de lourds dispositifs de prise de vue. La photo de Lu Quing au milieu de Tiananmen encerclée par une multitude de policiers témoigne parfaitement de cette esthétique du pied de nez. Au milieu de ces salles panoramiques, les vidéos sont autant de failles métaphoriques par où l’insolence salvatrice de l’artiste s’infiltre à travers les rouages pesants d’un pouvoir que l’on espère vacillant…

 

Ai Weiwei, Entrelacs, jusqu’au 29 avril 2012 au Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde, 75008 Paris.


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