Simon Denny

par Sam Skinner

Blockchain Future States*

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la blockchain ?

Quand j’ai entendu parler des bitcoins pour la première fois, ça ne m’a pas vraiment intéressé, c’était par des amis qui achetaient des choses en ligne sur le marché gris et l’utilisaient donc comme monnaie alternative. C’était en 2010 ou 2011, je crois. J’ai pensé que cela n’avait aucun intérêt pour moi et que ce n’était pas franchement important. Quand j’ai vraiment commencé à m’y intéresser sérieusement, c’était dans le cadre de mes recherches pour une exposition que j’ai faite en 2015 à la Serpentine à Londres, dans laquelle je cherchais à raconter l’histoire du hacking. J’examinais l’état actuel de la cryptographie (en tant que sous-genre essentiel de la culture du hacking) et le projet Ethereum était très important à ce moment-là. J’en suis alors venu à considérer les autres types de systèmes proposés autour de la blockchain comme étant plus que de simples systèmes monétaires pour les drogues, et j’ai commencé à me documenter un peu plus. Les possibilités évoquées de transparence radicale et d’une nouvelle infrastructure décentralisée du web et de la gouvernance m’ont vraiment intéressé. Cela fait un certain temps que je m’intéresse à l’impact du milieu des affaires de la tech sur la gouvernance et que je l’étudie dans le cadre de nombreux projets. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire une recherche approfondie et une présentation sur le sujet.

Comment ce corpus a-t-il évolué en matière de sujets spécifiques — par exemple le Bitcoin, Ethereum, la DAO, etc. — et au niveau de sa forme matérielle et conceptuelle ?
J’ai d’abord dû me battre un peu pour essayer de comprendre les implications réelles de la technologie. Il y a beaucoup de mythes qui circulent dans les histoires autour de la blockchain. C’est une histoire qui commence avec la figure mystérieuse de Satoshi Nakamoto, qui est déjà un mythe, et il est (encore) difficile pour moi de comprendre précisément quelle en est la part de récit et quelle en est la part de technologie. Démêler cela si l’on est pas technicien est impossible. Quand j’ai préparé ces expositions, il m’a d’abord fallu trouver un moyen de rendre cette rhétorique accessible au public de l’art. C’est pourquoi je voulais qu’une sorte de vidéo « infographique » fasse partie de l’œuvre, pour expliquer les bases de la technologie de manière très élémentaire mais aussi pour contextualiser l’explication dans un esprit de propagande, en insistant sur certaines hypothèses économiques et idéologiques que la pensée de la blockchain tient généralement pour acquises. Comme par exemple l’idée que la motivation financière serait la clé de l’action collective. Je voulais aussi souligner à quel point certains des changements pourraient être fondamentaux sur le plan sociétal si les histoires racontées par les haussiers de la blockchain étaient vraies. J’ai eu l’idée de représenter les fondateurs de ces entreprises comme un groupe de visionnaires radicaux en décomposant l’histoire de la blockchain et en assignant l’une de ses différentes orientations politiques possibles à chaque fondateur. J’ai donc cherché trois fondateurs qui pourraient représenter un éventail de sociétés et j’ai choisi Blythe Masters du point de vue des marchés financiers, Balaji Srinivasan du point de vue de la Silicon Valley et Vitalik Butarin du point de vue de la communauté bitcoin et des ingénieurs indépendants. À l’époque, en 2016, cela semblait être un éventail d’activités assez divergentes. Depuis lors, il a été intéressant de voir ces positions se rapprocher, avec des projets liés à Ethereum entrant dans l’espace des marchés de capitaux et même l’accélérant, Ethereum devenant son propre écosystème d’applications décentralisées et sa propre Silicon Valley virtuelle, etc.

Simon Denny, Blockchain Future States trade fair booth with custom postage stamp: Digital Asset [avec Linda Kantchev], 300 x 410 x 305 cm, 9th Berlin Biennale, 2016. Courtesy Simon Denny ; Galerie Buchholz, Cologne/Berlin/New York. Coproduction : Berlin Biennale for Contemporary Art ; Galerie Buchholz ; Creative New Zealand. Photo : Timo Ohler.

Pour faire physiquement de chaque présentation une expérience d’exposition, j’ai pris en compte le contexte de présentation, modulant la production en fonction de chaque lieu. À Berlin, l’exposition a été organisée dans un ancien quartier général communiste qui est maintenant une école de commerce internationale. L’espace qui m’était dévolu se trouvait dans une partie désaffectée du bâtiment, toujours pourvue d’une fresque communiste considérable, j’y ai donc proposé une sorte de présentation équitable pour chaque entreprise. Au cœur de chaque dispositif qui reflétait esthétiquement les différences d’attitude et d’idéologie de chaque entreprise, j’ai présenté un timbre-poste que j’ai réalisé avec la designer de timbres Linda Kantchev, essayant de distiller dans un objet visuel associé à la nationalité, à la diffusion, à la sécurité, etc., les propositions politiques de chaque entreprise. Lors de l’exposition à New York, où sont basées un certain nombre de banques et de start-ups liées à la blockchain, j’ai formulé chaque perspective dans une version géante du jeu de société Risk, établissant des parallèles entre une mentalité de joueur et une carte politique du monde présentée sur un plateau de Risk (qui peut décrire des géographies, des formations politiques alternatives), et cela a semblé communiquer pareillement avec la communauté financière et avec la communauté artistique. C’était un format condensé qui était lisible et engageant.

Vous avez décrit ce travail comme étant en partie un « art de fan » où vous essayez d’offrir un moyen de comprendre cette technologie. Comment y parvenez-vous tout en conservant un sens critique ? Et qu’est-ce que la reconsidération créative, ou plus spécifiquement les stratégies appropriationnistes que vous employez, offrent à cet égard ?
C’est l’une des questions centrales dans mon travail. Pour moi, il s’agissait de trouver un ton pour évoquer les principaux objectifs de la communauté qui construit cette technologie, pour comprendre clairement d’où ils viennent, mais il s’agissait aussi de mettre en évidence certains des aspects problématiques dans ce que propose cette technologie, tout en reflétant ce ton utopique intense qui accompagne la culture de l’espace. En passant du temps avec certaines parties de la communauté tech, je me suis rendu compte que nombre de personnes impliquées ont des objectifs très honorables et ont l’ambition de produire quelque chose de positif dans le monde. Beaucoup des personnes que j’ai rencontrées dans des espaces liés à la blockchain sont extrêmement intelligentes et talentueuses, mais je pense que nous tous, y compris moi, nous ne sommes pas toujours conscients de la façon dont nos actions et dont nos choix ont un impact éthique et politique. Avec mes projets, mon but est de faire de cette question une question centrale, mais il y a différentes manières d’engager cette réflexion chez les spectateurs. Je cherche aussi la stratégie rhétorique la plus efficace pour susciter des questions et des discussions autour de la technologie et de la politique. Je trouve que les œuvres d’art qui semblent avoir des réponses, qui semblent indiquer des façons de faire qui seraient des solutions, ne sont souvent pas très engageantes. Et je trouve au contraire qu’une approche rhétorique qui problématise le sujet qu’elle considère afin d’ouvrir l’espace de discussion est moins close, et donc moins inerte. Ainsi, l’approche du point de vue d’un « fan » m’a parfois permis de me mettre dans la perspective d’un « et si » — et si nous acceptions ces visions dans les termes par lesquels on en fait la promotion, dans les termes de la communauté qui les présente et en construit l’infrastructure, quelles en seraient les implications ? — et de laisser le spectateur décider si c’est quelque chose que nous voulons vraiment ou non. Pour moi, c’est une position critique, mais pas une qui guide autant la pensée d’un spectateur que d’autres approches.

Simon Denny, Blockchain Future States trade fair booth with custom postage stamp: 21Inc [avec Linda Kantchev], 293 x 400 x 300 cm, 9th Berlin Biennale, 2016. Courtesy Simon Denny ; Berlin Biennale. Photo : Hans-Georg Gaul.

Avez-vous des ambitions à réaliser, ou imaginez-vous utiliser la blockchain elle-même comme médium ou comme un moyen d’organiser et de diffuser vos œuvres ou vos éditions ? Et quelle forme cela pourrait-il prendre ?
Je ne pense pas. J’ai eu des idées en ce sens mais je les ai écartées pour l’instant. Pour moi, l’histoire la plus fondamentalement perturbatrice que j’ai entendue à propos de la blockchain est au sujet de sa possibilité de monétiser l’économie de l’attention. Les likes pourraient devenir une véritable valeur financière en raison d’une prolifération de jetons et d’un environnement d’échange très fluide où les micropaiements ne poseraient pas vraiment de problème. C’est une idée pour le moins révolutionnaire mais que j’imagine tout à fait devenir réalité. J’ai rencontré des gens très intelligents qui travaillent sur ce type de question et je pense que leur compréhension de ce qu’ils font est très sophistiquée. J’ai donc pensé à investir du temps et de l’énergie dans ce genre de projets ; j’ai réfléchi aux plateformes de journalisme d’art qui sont en quelque sorte tokenisées. Mais je suis également profondément partagé quant aux avantages de la blockchain, donc je ne suis pas sûr d’avoir envie de consacrer mon temps et mon énergie à développer des projets avec. J’ai des réserves quant à ce que signifie réellement la décentralisation dans les projets que je connais et qui sont déjà en cours de construction et de financement. J’ai des réserves quant à la véritable gouvernance de ces plateformes, lorsqu’il s’agit de savoir qui prend réellement les décisions importantes concernant l’infrastructure et donc ce qui est possible. Il me semble que les développeurs, les administrateurs et les propriétaires de l’infrastructure matérielle ont beaucoup de pouvoir, un pouvoir qui n’est pas particulièrement décentralisé. J’ai des questions sur la responsabilité dans un environnement privatisé (c’est-à-dire non régulé par l’état). J’ai aussi des questions sur le bénéfice d’une plus grande financiarisation de l’expérience, et une extension de la portée culturelle déjà assez vaste de la logique du marché. Donc, je pense qu’à ce stade je préfère rester un observateur, documenter ce qui se passe culturellement autour de la blockchain, mais pas en être directement l’un des architectes. Ce qui signifie que je rate la ruée vers l’or, mais pas l’occasion d’avoir un dialogue constructif avec ceux qui mettent en place ces systèmes. Je pense, ou plutôt j’espère, que les gens intelligents souhaitent avoir des retours intelligents, s’ils sont présentés avec respect et de manière engageante. Il me semble que c’est plus cela qui est mon rôle et que c’est ce pour quoi je suis le mieux placé pour le moment.

Simon Denny, Blockchain Future State Fintech Gamer Case Mod Deal Toy: 21 Hype Cycle, 2016. Plexiglas découpé au laser et sérigraphie sur impression 3D, 45 x 60 x 30 cm ; sérigraphie sur pierre tombale en bois, pierres de lave, plexiglas, 50 x 57 x 36 cm. Courtesy Simon Denny ; Petzel, New York.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos séries de gamer cases et de timbres, ainsi que sur les processus et les réflexions qui s’y rattachent ?
Les boîtiers PC de gamers proviennent d’une série que j’ai commencée en 2013, en utilisant ce qui me semble être le langage physique, sculptural, du jeu compétitif. Beaucoup de joueurs aiment personnaliser leur PC, et il y a un genre de ces customisations appelé Case Modding (pour modification des boîtiers d’ordinateur). C’est un champ assez incroyable, avec des boîtiers super intéressants, et tout un réseau de compétitions et de produits conçus pour ce marché. J’en ai utilisé pour fabriquer des boîtiers qui ressemblent à des deal toys ou qui forment comme des hommages au succès d’entreprises. Je trouve que le paradigme de la pensée du joueur se rapporte culturellement aux entreprises et aux entreprises technologiques d’une façon assez naturelle — plusieurs des acteurs importants de ces secteurs sont ou étaient eux-mêmes des joueurs, et je pense qu’il est aisé de soutenir l’idée que la mentalité avec laquelle de nombreux entrepeneurs de la tech abordent la création d’entreprise et même leur vie personnelle est semblable à celle d’un joueur. La série que j’ai faite reflétant les sociétés basées sur la blockchain se concentre sur les entreprises historiques qui l’ont adoptée, comme JP Morgan et Chase, BNY Mellon, certaines DApps clés comme Argur et d’autres organisations comme la DAO (Organisation Autonome Décentralisée, ndlt). Dans chaque sculpture, l’esthétique du boîtier est censée refléter une certaine vision de chaque entreprise —par exemple, celui de JP Morgan est assez lisse et présente un langage proche du design bancaire, tandis que celui de la DAO est une valise en cuir bricolée dans l’esprit cyberpunk / cypherpunk contenant un PC et connectée à un boîtier de PC personnalisable en forme de valise que l’on trouve dans le commerce, qui est beaucoup plus lisse et sur lequel est imprimée toute une rhétorique liée à la DAO.

Ce qui m’a intéressé dans la création de ces timbres-poste fictifs, c’était d’utiliser cette forme de technologie sur le déclin et l’idée de ces images-monnaies pour considérer la blockchain comme un ensemble d’éléments à la fois différents et familiers. Les timbres (en tant que forme) servent de monnaie de substitution émanant d’un système de diffusion fiable et sécurisé et impliquent également la souveraineté nationale tout en transmettant les codes visuels d’un État-nation. Le timbre de Digital Asset reflète une utilisation conservatrice et centralisée de la blockchain pour rendre plus efficaces les systèmes de banque et de monnaie souveraine existants en remplaçant simplement leur personnel par des logiciels. Nous avons donc utilisé pour celui-ci une illustration ressemblant à une gravure sur bois, une grille régulière symétrique et une sorte de dessin d’une « tête de reine », inspirée du design traditionnel des timbres, qui pivote dans un diagramme de réseau centralisé tout au long de la feuille de timbres et pointe vers une banque centrale.
Celui pour 21 Inc inclut des timbres flottant en diagonale sur une carte de la Silicon Valley, tels le cloud du réseau d’ordinateurs minant des bitcoins au-dessus des terres souverainistes, avec des câbles en bitcoins pour en relier les machines. À petite distance du quadrillage de la feuille des timbres de Digital Asset et de sa représentation de la décentralisation, règne la monnaie post-nationale qu’est le Bitcoin.
Le timbre pour Ethereum emprunte quant à lui à la science-fiction / fantasy liée à Magic : L’Assemblée (une esthétique familière pour beaucoup dans la tech). Ludwig von Mises et Friedrich Hayeck— les économistes autrichiens qui jouent un rôle clé dans la conception de la logique de marché qui innerve tous les projets basés sur la blockchain — regardent à travers un globe activé par Ethereum avec Vitalik aux commandes et le père de la théorie des réseaux, Paul Baran. Les perforations des découpes se croisent, suggérant une « monnaie décentralisée et une plateforme en réseau sous-tendant cet argent numérique, qui peut être utilisée pour produire des structures alternatives de gouvernance ».

Il est clair que vous avez passé beaucoup de temps à explorer le web et les nombreux récits divergents qui entourent la blockchain. Qu’est-ce que ces voix contradictoires et la conjecturation effrénée — comme de savoir si ce sera vraiment un nouveau WWW ou simplement un nouveau protocole bancaire — disent plus largement de ces différentes factions, et de notre relation à la technologie, au pouvoir et à la confiance aujourd’hui ?

Bien que je n’en sois pas totalement sûr, j’ai quelques suppositions. Je pense que l’idée qu’il s’agisse d’un tout nouveau WWW est très attrayante pour un certain nombre d’investisseurs et de technologues réellement intelligents. Parfois, je pense que le désir de faire partie des « fondateurs du prochain web » et de « mettre en place le Facebook du web financier, ou le web 3.0 », est trop puissant au sein de cette communauté pour que cela n’arrive pas. Je pense que certaines personnes ont besoin de cette histoire. Je pense que si la blockchain n’existait pas, il faudrait peut-être tout de même l’inventer pour fournir un point de mire à une nouvelle génération de fondateurs ambitieux, d’ingénieurs talentueux et d’investisseurs perturbateurs. Je pense également que le récit des systèmes alternatifs, qui ne font pas confiance aux gouvernements ou aux organisations centralisées et cherchent à construire des systèmes plus justes, des alternatives technologiques à des systèmes étatiques aussi fondamentaux que l’argent et les mécanismes de gouvernance, est en accord avec une méfiance généralisée envers les États / les politiciens / et même « l’homme », qui est identifiable dans de nombreuses directions que prend le présent en matière de culture comme de politique, comme le Brexit et Trump, pour ne citer qu’eux. Je pense que c’est une réponse d’ingénieur à ce ressenti sociétal actuel mais qu’il y a d’autres réponses à d’autres analyses. Je pense que les liens étroits de la blockchain avec la pensée libertaire, basée sur l’exit, et son investissement dans une histoire autour des mesures incitatives comme l’incitation à l’action par la motivation financière, vont bien au-delà de la sphère de la tech. Ils vont de pair avec la logique selon laquelle l’entreprise privée est plus efficace et plus intelligente que les systèmes étatiques, que la liberté individuelle est synonyme de liberté ; toutes ces tendances se manifestent dans d’autres parties de la société, pas seulement dans les domaines de la technologie et de la finance.

Simon Denny, Blockchain company postage stamp designs: Ethereum [avec Linda Kantchev], 11 x 8 cm. Courtesy Simon Denny ; Petzel, New York. Photo : Nick Ash.

Qu’est-ce que le développement de la blockchain et les discussions qu’il génère suggèrent de la façon dont nous envisageons l’avenir et le type de technologies dont les gens ont besoin, qu’ils désirent ou qu’ils encouragent?

Je pense que j’ai déjà abordé cela quelque peu dans ma réponse à la question précédente, mais peut-être le désir d’une collectivité alternative, de systèmes qui n’impliquent pas de « hiérarchies traditionnelles » ou de « centralisation », le désir de macro-récits « alternatifs », de récits collectifs de société qui soient crédibles et différents des récits familiers que nous avons usé jusqu’à la corde. Les histoires collectives du xxe siècle ne passent plus comme avant. Les gens ne croient pas à la troisième voie, ils ne croient pas en des systèmes entrepreneuriaux qui mèneraient à une mondialisation équitable et à une croissance responsable et inclusive. Les mensonges sont à la fois plus et moins visibles dans un monde relié en réseau où l’hypocrisie semble plus répandue que par le passé. Cette technologie qui (dans une contradiction apparemment insoluble) fournit à la fois une réponse à la vie privée (par la cryptographie) et à la transparence (par l’infaillible grand livre public) à grande échelle, nous donne à son tour magiquement de nouveaux espoirs en des mécanismes de gouvernance alternatifs et en un antidote à la corruption… Je comprends tout à fait la séduction de ce nouveau macro-récit populaire.

Pour finir, imaginons un instant qu’une forme réellement radicale de la blockchain vienne à réaliser une part quelconque de son potentiel ou de ses promesses, que cela pourrait-il être et comment l’art pourrait-il en être changé ?

Comme je l’ai dit, je pense que l’aspect le plus perturbateur mais aussi le plus plausible des blockchains est une monétisation radicale de l’économie de l’attention. Je pense que cela pourrait modifier les moyens de gagner de l’argent des producteurs d’images et des artistes, et que cela participerait à définir le type d’art qui sera visible et valorisé. L’art est un système qui semble affecté par les changements technologiques de manière plutôt indirecte. Le modèle économique du monde de l’art canonique du MoMA n’a pas franchement évolué mais il s’est accéléré au cours des vingt dernières années, depuis que les emails et les voyages ont changé les choses, et que les foires et les ventes basées sur des jpeg ont proliféré. Ça, c’est l’impact du web 1.0. Avec le web 2.0, des œuvres sont vendues via Instagram : les art advisors l’utilisent beaucoup, les galeries traditionnelles aussi même si dans une moindre mesure. Les artistes s’en servent aussi mais c’est moins directement pour la vente ; je le répète, je parle de l’art canonique du MoMA et d’artistes et de galeries qui aspirent à faire partie de ce canon. La personnalité des artistes est façonnée par l’infrastructure sociale du web 2.0, et les curateurs recherchent et identifient le travail sur les réseaux sociaux. Pour ce qui est de l’impact d’un éventuel web 3.0, je pense que le fait que les artistes et le monde de l’art utilisent l’économie de l’attention, et souvent de manière consciente, signifie que tout changement dans la façon dont cela fonctionne — les plateformes utilisées et comment elles le sont — pourrait à nouveau affecter les mécanismes qui sous-tendent l’art, là encore indirectement, mais profondément. Si nous vivions dans un monde dans lequel un grand nombre de gens possédaient des monnaies, personnelles ou propres à un projet, très liquides, et travaillaient à une culture tokenisée d’unités de valeur négociables qui suivraient l’attention là où elle se concentre, il y aurait beaucoup plus de projets artistiques financés collectivement, et cela pourrait changer certains modèles économiques. On pourrait aussi assister à une augmentation du nombre d’œuvres d’art qui s’adressent rapidement au plus grand nombre par le biais d’images. Selon moi, cela modifierait plus en profondeur l’art, sa production et sa réception, que, par exemple, un registre distribué transparent qui permettrait soit de garantir l’originalité de l’œuvre numérique (et donc de la rendre soi-disant plus vendable), soit d’en garantir l’authenticité par un hachage unique et traçable. Ces deux dernières propositions sont les modèles d’utilisation de la blockchain pour l’art dont j’entends parler le plus souvent, et je ne pense pas qu’ils soient franchement significatifs.

  • Cet entretien est initialement paru en anglais dans l’ouvrage Artists Re: Thinking the Blockchain, édité par Ruth Catlow, Marc Garrett, Nathan Jones et Sam Skinner, publié par Torque Editions & Furtherfield en septembre 2017, et distribué par Liverpool University Press. Nous le republions assorti d’une traduction française inédite à l’occasion de la sortie de la version numérique du livre (disponible en téléchargement gratuit sur : torquetorque.net), présentée en évrier 2018 à Transmediale, Berlin. La version imprimée est disponible auprès de Liverpool University Press 
  • Traduit de l’anglais par Aude Launay

(Image en une : Simon Denny, Blockchain Risk Board Game Prototype: Capital Markets Digital Asset Edition, 2016. Plateau : contreplaqué, toile, papier d’aluminium ; Boîte de jeu : contreplaqué, papier d’aluminium ; Figurines, cartes et dés : peinture au pistolet sur figurines, pièces de monnaie, plexiglas, impression numérique sur carton ; Règles du jeu : impression UV sur dibond. Courtesy Simon Denny ; Petzel, New York.)

  • Publié dans le numéro : 85
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