Franck Balland

par Patrice Joly

Commissaire indépendant et critique d’art

Commissaire associé de l’exposition Étoiles distantes, Frac des Pays de la Loire, Nantes, 27.11.2021-20.02.2022

L’exposition « Étoiles distantes » réunit sept artistes dans le nouveau satellite du Frac des Pays de la Loire. À deux pas du Hangar à Bananes, non loin de l’école des beaux-arts et de Bonus – l’association qui abrite une vingtaine d’ateliers – le nouvel espace s’est implanté dans un quartier amené à devenir un véritable pôle d’attractivité pour l’art contemporain, au cœur de la capitale des Pays de la Loire.

Franck Balland est le curateur de cette exposition d’artistes pour la plupart issus des écoles de beaux-arts de la région : la manifestation s’inscrit dans un projet plus vaste, destiné à faciliter l’émergence de la jeune création. Le choix du curateur s’est porté sur des artistes aux pratiques résolument éloignées : vidéos, peintures, sculptures, performances (qui se dérouleront au Lieu Unique en janvier 2022), mais qui partagent un même désir de déconstruire les discours persistants qui structurent notre société et d’en envisager des alternatives possibles.

Vue de l’exposition Étoiles distantes au Frac des Pays de la Loire, Nantes. De gauche à droite, Aurélie Ferruel & Florentine Guédon, Bouffes, Baises et Bagarres, 2021 , Romain Bobichon, Tempo, 2021 , Kim Farkas, 21-24 / 2, 2021. Cliché Fanny Trichet.

Patrice Joly : Tu viens d’ouvrir une exposition dans le nouveau satellite du Frac des Pays de la Loire qui a été récemment inauguré sur l’île de Nantes. Elle fait la part belle aux (très) jeunes artistes : comment as-tu constitué la liste de celles et ceux que tu présentes ici ?

Franck Balland : Cette liste est le résultat d’une décision collective à vrai dire, puisqu’avant d’être commissaire associé à ce projet aux multiples ramifications, j’ai d’abord été invité à participer à un jury formé par Laurence Gateau (l’actuelle directrice du Frac), qui réunissait un ensemble d’enseignant·e·s des écoles d’art de Nantes, Angers et Le Mans. Laurence a eu le souhait – je crois, significatif – d’affirmer le soutien de l’institution à la création émergente pour cette exposition, qui marque donc l’arrivée du Frac à Nantes, sur le site très vivant du Hangar à bananes. Nous avions chacun·e pour consigne de proposer une liste de cinq artistes diplômé·e·s entre 2013 et 2018, pour l’essentiel passé·e·s par les écoles que je viens de citer, mais aussi, me concernant, venu·e·s d’horizons plus lointains – afin de constituer un panorama peut-être plus ouvert. Cette liste, qui a donné naissance à « Étoiles distantes », s’est ensuite formulée très simplement au cours de la discussion, et sans qu’aucun parti-pris spécifique ne vienne lui donner une orientation particulière. Il a cependant été troublant de constater, a posteriori, que les pratiques qui ont été retenues sont toutes clairement travaillées par des enjeux propres à l’époque – et cela même si les artistes n’en font pas directement état dans leurs propos.

Vue de l’exposition Étoiles distantes au Frac des Pays de la Loire, Nantes. De gauche à droite : Flora Bouteille, Les prétendants face à la Roue, 2021 en collaboration avec Sabine Teyssonneyre, Romain Bobichon, Cabine, 2021, Kim Farkas, 21-07, 2021, Camille Juthier, What If I Can See In Your Old Moss I, 2021. Cliché Fanny Trichet.

Peux-tu développer sur ces enjeux de l’époque, qui semblent être au cœur des préoccupations de ces jeunes artistes ?

Ils sont d’ordres multiples, je crois, mais ces enjeux ont globalement tous quelque chose à voir avec une certaine forme de déconstruction – ou, en tout cas, de positionnement critique à l’égard de discours dominants, qu’on aimerait pouvoir qualifier « d’anciens » mais qui continuent de structurer en profondeur la société. Ce n’est bien évidemment pas exclusif à ce groupe d’artistes présent dans l’exposition, et ce sont des manières de penser, de travailler et d’inscrire ses actions qui existent heureusement en dehors des sphères de l’art actuellement. Reste qu’à mes yeux, il s’est rapidement dégagé une certaine tendance – même, comme je le disais, chez des artistes qui ne revendiquent pas directement un engagement politique dans leurs œuvres – à faire résonner ce désir d’alternatives dans une manière plus générale d’être au présent. Si je prends l’exemple de Romain Bobichon, qui présente dans l’exposition un ensemble de peintures abstraites, on pourrait penser que son travail se construit à l’atelier, dans une certaine position de retrait. Cela est en partie vrai mais ce serait insuffisant de le voir exclusivement sous cet angle : Romain est, depuis le début de son parcours, un artiste engagé dans de nombreux projets collectifs, qui nourrissent non seulement sa pratique mais aussi ses choix de vie au sens large. Même chose pour Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, qui informent leur travail de sculpture et de performance par des récits ou des rencontres faisant écho à leurs origines rurales, ainsi qu’à diverses traditions folkloriques. Ces artistes, à leur manière, concourent à faire entendre d’autres voix, d’autres subjectivités.

Camille Dumond, The escape (2019, 17′). Image: Romain Rampillon. À l’image: Salber Lee Williams.

Il y a des propositions qui, dans l’exposition, sont plus facilement rattachables à ce que tu avances. Par exemple, la vidéo de Camille Dumond, qui fait directement référence à un malaise perceptible chez les salariés d’une entreprise mondiale aisément identifiable, l’aliénation qu’elle provoque chez eux, l’absurdité de comportements générés par des pressions liées à la rentabilité, etc. Le tout sur fond de lock down, que la vacuité de l’aéroport de Tempelhof – où a été tournée la vidéo – accentue. Idem pour l’œuvre d’Aurélie et Florentine, que l’on peut assez facilement renvoyer à une critique ludique de la civilisation du « tout automobile », revisitée par un désir « écopoétique ». Pour le reste des œuvres, peut-être moins narratives et plus formalistes comme celles de Kim Farkas, cette relation à laquelle tu fais allusion dans ta réponse me semble moins évidente…

Le désir de forme qui anime le travail de Kim n’est pas la traduction d’un hermétisme au monde qui l’entoure, bien au contraire. Dans l’exposition, il montre une installation vidéo ainsi que des sculptures de matériaux composites, qu’il désigne comme des « conduits », au sein desquels sont retenus des Joss Papers – utilisés lors de cérémonies d’hommages aux ancêtres dans la culture chinoise traditionnelle. Kim est né en France d’un père américain et d’une mère singapourienne. Ce lien fragile à ses différents héritages est au centre de sa proposition pour le Frac. La vidéo en donne une idée, puisque s’y entremêlent des images provenant de différentes sources et qui sont représentatives d’une culture asiatique face à laquelle il se sent en partie étranger. Les phénomènes d’absorption qui sont à l’œuvre dans ses objets rejouent, d’une certaine manière, des situations d’incorporation qui tendent à uniformiser – ou invisibiliser – les héritages culturels spécifiques. C’est un travail qui en effet n’est pas directement narratif, mais qui fonctionne par allusions, par assemblages, et offre un contexte de réception possible aux problématiques personnelles de l’artiste.

Ce qui se joue ici est pour moi assez proche de ce que Camille Juthier met en place dans les matelas également montrés dans l’exposition. Ce sont des objets formés de divers fragments, rattachés entre eux et recouverts de multiples tissus imprimés auxquels sont reliés différents petits éléments, plus ou moins visibles. La référence au corps y est évidente, mais c’est en rapprochant l’ensemble des indices mis à notre disposition qu’on perçoit toute la dimension contradictoire de ces pièces, qui oscillent entre confort et contrainte. Lorsqu’elle présente ce travail, Camille se réfère à la relation qu’elle entretient avec son frère, autiste, et à la difficulté qui existe quant à l’accompagnement de cette pathologie. Chez ces artistes, l’œuvre cristallise, à travers le prélèvement et l’hybridation de matériaux –  notamment ready-made, des situations sociales qui peinent à se formuler par le biais du récit. 

Vue de l’exposition Étoiles distantes au Frac des Pays de la Loire, Nantes. Flora Bouteille,  La Roue, 2021. Cliché Fanny Trichet.

Le cadre d’une structure aussi institutionnelle qu’un Frac impose cependant une manière relativement classique pour mettre en place une telle proposition. Et la déconstruction dont tu parles s’arrête peut-être au stade de ce qui est exprimé à l’intérieur de chaque œuvre – ce qui n’est déjà pas mince, je te l’accorde. Est-ce pour cela que tu as éprouvé le besoin de « délocaliser » certaines des œuvres que tu as rassemblées ? En programmant, par exemple, les performances de Flora Bouteille au Lieu Unique – lieu phare de la ville, et plutôt identifié comme espace dédié au spectacle vivant, qui offrirait une manière de sortir un peu du cocon institutionnel et de le relier à d’autres scènes ?

Bien sûr, ça reste une exposition, dans un White cube totalement neuf et immaculé, où ces intentions seront peut-être perçues (mais peut-être pas, comme toujours) par le public. Jusque là, on ne révolutionne pas grand chose dans la manière de faire, tu as raison. Pour autant, avant d’évoquer les actions satellites du projet, il est important pour moi de souligner que l’institution – et en l’occurrence ici le Frac des Pays de la Loire – a offert à l’ensemble des artistes qui forment cette constellation d’« Étoiles distantes » des moyens et un accompagnement essentiels pour la mise en œuvre de leurs propositions. Dans une action tournée vers l’émergence, cette attention n’est pas toujours la norme. Il y aurait sans doute beaucoup de choses à dire sur la manière dont les tutelles politiques, dans cette région comme dans les autres, pèsent sur les structures culturelles pour que soit clarifié leur rôle social. Dans un autre secteur mais avec des enjeux proches, la lecture du livre d’Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, est sur ce point éclairante – même si je n’en partage pas toutes les analyses.

Pour ce qui est de la seconde partie de ta remarque, l’opportunité de présenter une performance de Flora Bouteille au Lieu Unique marque en effet une chance de s’adresser à un autre type de public mais pas seulement. Cela fait sens avec la pratique de Flora, qui investit régulièrement des lieux qui ne sont pas nécessairement dédiés à l’art pour mettre en place son travail et déployer ses réflexions. Flora a travaillé avec Jacques Rancière lorsqu’elle faisait ses études à Helsinki. Elle s’interroge, comme lui, sur ce que l’art permet, ou ne permet pas, en tant que processus d’émancipation. La déconstruction dont on parlait auparavant, c’est aussi celle des croyances un peu béates, notamment concernant ce sur quoi l’art pourrait avoir une prise. « L’émancipation, c’est aussi de savoir que l’on ne met pas sa pensée dans la tête des autres, qu’on n’a pas à anticiper l’effet », dit Rancière. C’est une méfiance que partagent beaucoup de jeunes artistes, je crois.

Vue de l’exposition « La Fatigue », chapitre I, curated by Franck Balland, Galerie Florence Loewy, Paris, 2021Hugo Pernet, Nude, 2020 (gauche), Lena Brudieux, Popular Problems, 2020 (droite)Courtesy des artistes / Photo : © Aurélien Mole

En dehors de ton commissariat au Frac des Pays de la Loire, tu as d’autres projets en tant que curateur indépendant : le titre de l’exposition que tu réalises en ce moment chez Florence Loewy avec Clémentine Adou, Charlie Jeffery et Kevin Desbouis, « La Fatigue », ferait-il allusion au travail de curateur ?

D’une certaine manière, oui ! Mais pas uniquement. Il me semble que la fatigue est un état de fragilité partagé par de nombreuses personnes actuellement. C’est une conséquence directe de ce que produisent les sociétés néo-libérales, qui réclament sans cesse plus de performance, de disponibilité et de créativité. Cependant, cette exposition n’est pas une enquête sociologique sur la fatigue, puisqu’il existe des ouvrages qui en décryptent les enjeux avec beaucoup plus de précision que je ne saurais le faire – La société de la fatigue de Byung-Chul Han, par exemple. C’est une exposition qui a été imaginée autour d’une humeur particulière : une certaine forme de lassitude et de tension très spécifiques à la période actuelle, que j’essaye de transmettre de manière très subjective à travers ces différents chapitres. Clémentine Adou, Charlie Jeffery et Kevin Desbouis sont montré·e·s dans le second chapitre de l’exposition, qui en comporte trois, et qui sont visibles jusqu’à la fin février 2022 (des œuvres de Lena Brudieux, Hugo Pernet, Francesc Ruiz, Céline Vaché-Olivieri, Patrick Tosani, Joan Ayrton et Jason Hendrik Hansma sont également montrées au cours de ces trois moments). La galerie résonne du mouvement des pendules de Clémentine, qui battent chacun à un rythme différent. On ressent donc un certain phénomène d’arythmie, un impossible accord entre chacune de ces pièces qui, jusqu’à l’épuisement de leurs batteries et leur propre extinction, ne parviennent jamais totalement à se rejoindre. Cette incompatibilité des temps me paraît dire quelque chose de juste par rapport à une certaine manière de négocier avec des injonctions diverses.

Image en une : Vue de l’exposition Étoiles distantes au Frac des Pays de la Loire, Nantes. Au premier plan : Aurélie Ferruel & Florentine Guédon, Bouffes, Baises et Bagarres, 2021 au second plan Camille Dumond, Wheels Coiled With Weeds, 2021. Cliché Fanny Trichet.


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