Entretien avec Mara Züst

par Patrice Joly

Le Centre culturel suisse présente actuellement une partie des œuvres réunies par Andreas Züst, immense collectionneur zurichois que sa pratique et son engagement élèvent au rang de figure singulière. Le critique et historien d’art Stephan Kunz utilise le terme de memorizer pour parler d’un homme dont « l’art » de collectionner va bien au-delà du soutien financier aux artistes débutants, aussi nécessaire soit-il, et surtout de la compilation d’œuvres, aussi intéressantes soient-elles. Le rapport de Züst à la collection s’apparente plus à une démarche de portraitiste d’une ville, d’un pays et de sa scène artistique. À travers le choix des œuvres se manifeste une véritable intelligence de leur contexte d’apparition qui se traduit par une égale boulimie d’acquisitions d’objets en tous genres – particulièrement les livres qu’il estimait certainement au même niveau que les œuvres si l’on en juge par l’importance de ses bibliothèques de livres précieux constituées parallèlement à sa collection. Züst nous offre ainsi une lecture inattendue de la Suisse des années quatre-vingt dix et de sa capitale à l’extraordinaire vitalité artistique, Zurich. À l’heure où la pratique du collectionneur a tendance à se déplacer vers des zones plus obscures où le médiatique le dispute à la peopolisation et la pure spéculation à la valorisation des marques, le parcours d’Andreas Züst a le mérite de replacer la rencontre désintéressée, la compréhension d’une époque et des artistes au centre des choses et d’élever la collection à une dimension humaniste qui, hélas, semble bien menacée… Entretien avec Mara Züst, qui a repris le flambeau et s’occupe désormais de faire circuler la collection de son père à travers le monde.

 

 

Comment reprend-on la collection d’un homme aussi habité par l’idée de collection ?

 

Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis habitée, je suis plutôt passionnée, et, en tant qu’historienne de l’art je me passionne pour l’art en général. Une pièce n’a pas besoin de valoir un million de francs ou même un millier pour être une bonne pièce. Bien évidemment, je suis particulièrement attachée à la collection de mon père. Elle est si riche et si variée qu’elle me touche bien souvent et j’aime à imaginer ce qu’il voyait dans telle ou telle pièce, surtout dans celles qu’il a produites lui-même. C’est aussi une grande source de documentation concernant son époque et ses contemporains. Il soutenait beaucoup les jeunes artistes. Lorsque je vois que mon père a été le mécène d’artistes qui ont ensuite été extrêmement reconnus, je dois dire que suis fière de son œuvre. En fin de compte, il serait dommage de ne pas partager ce trésor avec le monde, et je dépense une énergie et un temps considérables à m’en assurer. C’est en ce sens, je suppose, que je peux sembler habitée.

 

Peter Fischli & David Weiss Ratte und Bär, 1981. Argile et liège / Clay and cork, 15 x 8 x 8 cm. © Aargauer Kunsthaus Aarau / Dépôt de la collection Andreas Züst. Photo : David Aebi, Bern

Quel est le noyau dur de la collection, quels en sont les axes majeurs ?

 

La beauté de cette collection réside dans la diversité des médiums, des artistes, des thèmes et des esthétiques. Le cœur de la collection est pour moi, sur un plan personnel, l’esprit d’un homme qui s’appelait Andreas Züst. Mais en ce qui concerne les catégorisations et les appellations, la collection est faite de photographies, de dessins, de peintures, de sculptures, d’éditions et de publications. Et lorsque vous vous intéressez à la bibliothèque personnelle du collectionneur (Bibliothèque Andreas Züst), les thèmes et les sujets représentés dans la collection y sont plus détaillés et deviennent plus intelligibles. (Pour de plus amples informations : http://www.andreaszuest.net).

 

 

Allez-vous prolonger le travail de recherche d’Andreas Züst ou bien le travail du collectionneur s’est-il éteint avec la mort de ce dernier ?

 

Ainsi que je le disais tout à l’heure, c’est une collection très riche en elle-même. Je ne mêle pas mes acquisitions à la collection parce que je souhaite que cette dernière apparaisse comme la collection Andreas Züst, ou plutôt comme sa contribution au monde de l’art. Il en est de même pour la bibliothèque. Je procède de différentes manières pour diffuser la collection et la bibliothèque et j’essaie de continuer à générer de nouvelles idées quant à l’interaction des gens avec elles. Par exemple, en juillet cette année, j’organise un workshop afin que des artistes puissent utiliser les livres de leur choix en provenance de la bibliothèque pour créer une sculpture. Les œuvres qui en résulteront seront exposées dans différentes galeries et institutions aux côtés des livres sélectionnés.

 

Faire circuler la collection s’apparente plus à un travail de curateur que de collectionneur. Comment opérez-vous les choix à l’intérieur de la collection, la fragmentez-vous, la réduisez-vous ? Y a-t-il une espèce de recherche d’un esprit du collectionneur, un travail de réinterprétation ?

 

J’agis parfois comme une curatrice. Mon choix d’œuvres dépend alors du contexte, du lieu, du thème ou d’autres facteurs qui seraient pertinents à ce moment. La collection, telle qu’elle est présentée ici à Paris, a été organisée par Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser du centre culturel suisse. Dans cette situation, j’ai plutôt joué le rôle de l’intendant qui procure l’information et l’accès aux pièces. Les deux rôles me satisfont parce que je crois en la collaboration artistique et dans les approches pluridisciplinaires et que je ne conçois pas les rôles et les responsabilités dans des limites très strictes.

 

Comment sortir de l’hommage quasi obligé à la figure du collectionneur inspiré ? Une collection peut-elle continuer à vivre en dehors des préceptes de son fondateur ? 

 

Apparemment oui ! Dans le cas de la collection de mon père, la matière est si abondante que les possibilités de l’organiser, de l’interpréter et de la réinterpréter sont virtuellement infinies. Je ne crois pas que mon père ait collectionné toutes ces œuvres pour se faire un nom ; en Suisse, il était aussi connu que sa collection. Mais son œuvre parle d’elle-même. Mon rôle est simplement d’en permettre l’accès à des fins créatives et j’espère offrir, par là, de nouvelles perspectives artistiques.

 

Marc-Antoine Fehr La Ville, 1996. Huile sur toile / Oil on canvas, 208 x 302 cm. © Aargauer Kunsthaus Aarau / Dépôt de la collection Andreas Züst. Photo : David Aebi, Bern

Collectionnez-vous vous-même ?

 

J’achète de l’art mais je ne me vois pas comme une collectionneuse. À l’instar de mon père, il y a une large gamme de choses qui m’enthousiasment. Dans ma collection personnelle, vous trouverez principalement des œuvres d’artistes suisses, dont certains sont très connus et d’autres pas du tout. Très récemment, lors d’une foire locale, j’ai acheté un très beau dessin, un portrait d’Amy Winehouse réalisé par un artiste totalement inconnu. Il est maintenant au mur de ma cuisine.

 

À travers la figure d’Andreas Züst se dessine aussi le portrait d’un chroniqueur d’une ville – ou comment portraiturer une ville via une pratique de collectionneur ? Pensez-vous qu’une telle manière de faire soit encore possible ? La constitution d’une collection aujourd’hui n’obéit-elle pas à d’autres objectifs, peut-être moins nobles, désintéressés : médiatisation, peopolisation, spéculation ?

La plupart des cultures indigènes insistent sur l’importance de « l’intention » comme premier pas vers une action. L’intention, étant une fonction intime de la conscience personnelle, n’est connue que de la personne qui la définit, et nous ne pouvons que faire des suppositions. Il est peut-être vrai que le sensationnel ou le culte de la célébrité sous-tendent telle œuvre ou telle collection, mais je crois que mon père était autant intéressé par l’humain derrière la célébrité, que par la célébrité en chaque être humain, et ce à l’intérieur d’un clan. C’est pourquoi le poète lyrique allemand Thomas Kling l’avait qualifié de « Memorizer », ce qui désigne, au sens défini par l’anthropologie culturelle, la personne qui est en charge de la mémoire d’un clan.

 

La pratique d’un collectionneur tel que votre père l’a été ressemble fort à une attitude d’artiste. Il partageait avec ses amis artistes beaucoup de traits qui appartiennent aux clichés que l’on prête aux artistes : insomniaque, rêveur, noctambule, fêtard… Qu’il ait été très proche de certains artistes hantés par l’existence et peut-être un peu extrêmes dans leur comportement, comme Dieter Roth ou David Weiss, explique peut-être le fait que les œuvres de ces derniers se retrouvent beaucoup plus présentes dans la collection ?

 

Nous avons tous une part d’artiste en nous, au sens de l’être curieux et créatif qui nous permet de tirer le meilleur de ce qui nous entoure. Et mon père était exceptionnel sur ce point, il avait une passion pour la vie et pour les gens ainsi que l’œil et les capacités artistiques pour les capturer, ce qui se voit très bien dans son œuvre. Il voyait la beauté à de nombreux endroits – même les plus extrêmes et les plus bizarres – tandis que nous passions sans la voir. D’un autre côté, il était plus rationnel. Il était aussi un critique perspicace qui n’avait pas peur de dire ce qu’il pensait. Mais sa personnalité extravertie, son honnêteté et sa camaraderie lui ont valu des amitiés profondes, solides et durables. Tous ces talents ont influé sur sa manière de collectionner, c’est pourquoi, dans la collection, certains noms reviennent plus souvent que d’autres.

 


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