Marc Leckey resident

par Jill Gasparina

« Un personnage du dessin animé les Simpsons et un mannequin de femme, perché au dessus des toilettes, ont été nominés pour le Turner Prize de cette année »

Il suffit de feuilleter rapidement The Sun pour mesurer à quel point la culture anglaise est radicalement différente de la culture française, et mille fois plus pop : les quotidiens français boudent lamentablement l’art contemporain, et jamais encore on n’a pu lire dans Voici, Gala ou Closer une description, aussi inexacte, partiale et idiote soit-elle, des œuvres des nominés du prix Marcel Duchamp (et pourtant, l’exercice serait drôle). Aussi incroyable que cela puisse paraître en France, le Turner Prize est pourtant un événement populaire outre-Manche, même si le descriptif des oeuvres des nominés joue souvent sur de grossiers effets de raccourci : « un mannequin femme perché au dessus des toilettes » peut difficilement résumer l’installation We are pro-choice de Cathy Wilkes (2008, chez Zwirner), et la réduction du travail de Mark Leckey à cette icône absolue qu’est Homer Simpson est vraiment trop simpliste.
Le célèbre tabloïd, qui s’était fendu d’un mémorable article de protestation lors de l’acquisition par la Tate d’une sculpture de Carl André au début des années 2000, n’a jamais été réputé pour la nature visionnaire de ses critiques. Mais ce qui fait que malgré tout Leckey a peut-être davantage sa place dans le Sun que Carl André, c’est qu’il travaille le plus souvent avec des matériaux déjà connus, ou pour le dire autrement pop et massifs. Comme mascotte de l’artiste, l’auteur du Sun aurait donc aussi bien pu choisir Félix-le-chat, figure obsessionnelle de l’exposition Mark Leckey Resident au Kunstverein de Cologne (après l’avoir été dans Industrial Light and Magic au Consortium l’hiver dernier) et qui condense toutes les contradictions de son œuvre.
Premier personnage d’animation à atteindre une notoriété mondiale, Félix a réussi sa conversion, passant avec succès de l’ère du cinéma muet à celle du parlant, puis à la télévision : à la manière d’une anti-Norma Desmond, la diva déchue de Sunset Boulevard, il incarne à lui seule la mutation réussie des industries culturelles depuis les roaring twenties : Félix-le-chat est une superstar qui vient exemplifier le concept d’entertainment. Mais les superstars sont nombreuses et le chat noir fonctionne aussi comme une icône arbitrairement élue par l’artiste sur la base de critères qui restent flous tant ils sont subjectifs (un goût personnel, une passion privée, un caprice, une anecdote ?).
Pour être plus exact à propos de Leckey, il faut donc souligner que ses œuvres s’articulent autour d’un mélange paradoxal de pop et de contre-culture, de séduction visuelle et de dissonance, qu’elles oscillent entre une forme d’anthropologie culturelle et une subjectivité pop. Fiorucci made me hardcore (1999), film devenu culte sur la contre-culture des clubs anglais depuis les 70’s, entièrement constitué de found footage, est par exemple bien plus proche des recherches des Folk Archives de Jeremy Deller que d’un pop massif façon YBA.
L’exposition de Cologne a le mérite d’insister très clairement sur cette interprétation du mot pop, avec la même nostalgie résignée que le film de Billy Wilder, et une manière quasi-brechtienne de déconstruire les objets pour les rendre comme étrangers à eux-mêmes : investissant tout le Kunstverein, avec en plus des espaces traditionnels, le théâtre et le cinéma et l’extérieur du bâtiment (il a transformé deux fenêtres en lieu d’exposition pour les passants), Leckey résident offre en quelque sorte une vue sur les coulisses. Mais il le fait autant par désir critique (un processus de mise à distance) que par ce qu’on pressent être un véritable fétichisme pour les machines, mais aussi les produits culturels. L’exposition exhibe donc toute une machinerie de production des formes et du sens. La photographie de l’affiche est elle aussi très explicite. La métaphore sous-jacente de l’exposition est celle du cabaret : une fantasmatique danseuse, ou plutôt un danseur, avec un strip-kit parfait (talons aiguilles, bas résille et chevelure rousse flamboyante) vient érotiser les objets de l’exposition, les met à nu.
A l’intérieur, le show commence au sous-sol avec Borborygmus, une grosse sculpture sonore en bois. Leckey, qui fait partie de cette catégorie des artistes passionnés par la musique, a mis pour l’heure ses projets Donateller (avec Ed Laliq, Enrico David, Bonnie Camplin ) et Jack too Jack (Steven Claydon, Kieron Livingston et Laliq) en suspens. Mais on ne peut s’empêcher de penser, devant ce principe strict d’organisation verticale, aux Basement tapes, et à la dimension fondamentale (au sens de fondation) qu’ils jouent dans l’œuvre à venir de Dylan : ici, le spectateur est convié dans la salle des machines (mentales) et Borborygmus, qui évoque vaguement un poêle à chauffer, un engin primitif, au moins autant que le zoetrope à l’étage, semble insuffler de la vie, de la chaleur et du sens à toute l’exposition, par en dessous.
Au rez-de-chaussée, une série de films et d’installations vidéo explorent le-lien entre film et sculpture. Made in ‘Eaven (2004), courte boucle, montre le studio de l’artiste tel que reflété dans la surface d’un Bunny de Koons. L’image est impossible, puisqu’on ne voit jamais la caméra apparaître dans la surface brillante de la sculpture. Entièrement digital, le film exhibe tranquillement son trucage. The thing in Regent Park est un film sur le trajet qui conduit une petite sculpture à travers Regent Park jusqu’au studio de l’artiste. Mais c’est Cinema-in-the round qui constitue définitivement la pièce maîtresse de l’exposition. Dans ce fim-collage d’une quarantaine de minutes, l’artiste raconte l’histoire de l’animation 3D, à travers un montage de citations de films, et d’extraits de vidéo, les Simpson, Le cours des choses de Fischli et Weiss, Hollis Frampton, Titanic de James Cameron, le collectif Encyclopedia Picturae de San Francisco, Guston, Baselitz, ou Garfield. L’absence de hiérarchisation de toutes ces références vaut comme une prise de position sur l’échiquier de la culture : pour Leckey, le producteur culturel est un collectionneur triomphant. Mais le film peut être compris aussi comme une interrogation plus formelle, picturale, sur la qualité plastique des matériaux, un défense de la fluidité et de la mollesse organique par opposition aux formes dures du formalisme. On pense à Ballard, et à Cronenberg en voyant ces masses organiques qui prolifèrent, et ce regard pénétrant la matière.
Dans ces mois qui précèdent le palmarès, l’étiquette de « dandy » est plus que jamais collée à Mark Leckey. Mais il est un artiste excentrique et solitaire au moins autant qu’un flâneur pop, et son œuvre est difficile, et presque un peu cryptée. Votez Leckey.

poster pour l'exposition Resident

Poster pour l'exposition Resident. Kölnisher Kunstverein, 2008

Mark Leckey Resident

« Cartoon characters from The Simpsons and a female mannequin perched on a toilet have been shortlisted from this year’s Turner Prize »

A quick flip-through of The Sun is enough to see just how radically different English culture and French culture really are-namely, the extent to which the former is exponentially more pop. French newspapers tend to ignore contemporary art; consequently, we have yet to discover a description as inaccurate, partial and idiotic as The Sun’s write-up on this year’s nominees for the Marcel Duchamp prize in the pages ofVoici, Gala or Closer (as funny as such an exercise might be). It might seem unbelievable to us here in France, but the Turner Prize is a very popular event on the other side of the Channel, even if press descriptions of the nominees’ works seem to ride on the shock value of gross oversimplification: « a female mannequin perched on a toilet » does little justice to Cathy Wilkes’ 2008 installation We are pro-choice » (Zwirner), and the simplification of Mark Leckey’s work to the absolute icon of Homer Simpson is really way to reductive.

This famous tabloid, which once coughed up a memorable protest article
regarding the Tate’s acquisition of a Carl André sculpture in the early 2000s, has never been reputed for the visionary nature of its critiques. But if, at the end of the day, Leckey could be said to have as much a place in The Sun as Carl André, it is because he works primarily with materials that are already familiar to us, i.e., pop and mass cultural. The article’s author might have just as easily chosen Felix the Cat as a mascot for Leckey, one obvious obsession in Mark Leckey Resident exhibition at the Kunstverein in Cologne (and, also, in Industrial Light and Magic at the Consortium last winter), and a figure which seems to encapsulate all of the contradictions in Leckey’s work.

The first animated character to go global, Félix has survived the test of time, passing successfully from the era of silent cinema to that of the talkie, and, later, to that of television. Like an anti-Norma Desmond, the fallen diva of Sunset Boulevard, he incarnates the successive transformations of the culture industry from the roaring twenties on. Felix the Cat is a superstar, a personification of the very concept of entertainment. But superstars are a dime-a-dozen in this world, and the black cat functions just as much as an arbitrary choice on Leckey’s part, a figure selected on the basis of subjective criteria unknown to us: a personal predilection, a private obsession, a whim, an anecdote?

We cannot reckon with Leckey’s work without recognizing its paradoxical mix of popular and counter-culture, of visual seduction and dissonance, its perpetual oscillation between a kind of cultural anthropology and a distinctly pop subjectivity. Fiorocci made me hardcore (1999), a film consisting entirely of found footage that has enjoyed cult status in the underground British club scene since the 70’s, is, for example, a lot closer to Jeremy Deller’s Folk Archives than to YBA-mega-pop.

Leckey’s exhibition in Cologne has the merit of insisting very plainly on this interpretation of the word « pop, » with the same nostalgic resignation as Billy Wilder’s film and an almost Brechtian deconstruction of the object-one, notably, which renders the object a stranger to itself. Taking over the entire Kunstverein, as well as several more traditional spaces-the theater, the cinema and the exterior of the building (two windows provide an additional exhibition site for passersby)-the Leckey-in-residence offers spectators a kind of back-stage tour. He does this, however, as much out of a desire to critique (through estrangement) as out of a kind of machine-fetishism-also, one of cultural goods. Visitors to the exhibition discover themselves before an entire machinery for the production of forms and meaning. The photograph appearing on the poster is equally explicit, establishing a metaphor for the show in the image of the cabaret: a fantastical female dancer, equipped with stiletto heels, fishnet stockings and flamboyant red tresses, eroticizes the objects on display, strips them naked.

The show begins in the basement with Borborygmus, a giant sound sculpture in wood. Leckey, who belongs to that category of artists also impassioned with music, has momentarily put projects Donateller (with Ed Laliq, Enrico David, Bonnie Camplin) and Jack to Jack (Steven Claydon, Kieron Livingston and Laliq) on hold. Encountering this avatar of strict vertical organization, however, we cannot help thinking back to the Basement tapes, and to the fundamental role that they would go on to play in Dylan’s career (fundamental in the sense of fundament). Here, the spectator is invited into a sort of (mental) control room. Borborygmus, vaguely evoking a hot griddle, a primitive engine-like the zoetrope upstairs-would seem to breathe light, heat and meaning into the exhibition above.

On the ground floor, a series of films and video installations explore the link between moving image and sculpture. Made in ‘Eaven, a short loop, presents the artist’s studio reflected in the surface of a Koons Bunny. Insofar as the camera never appears on the shining surface of the sculpture, the image is an impossible one. Entirely digital, it calmly vaunts its own special effect. The thing in Regent Park, a film on traveling, trails a small sculpture across Regent Park to the artist’s studio. But it’s Cinema-in-the round which forms the exhibition’s true centerpiece. In this forty-minute film-collage, the artist recounts the history of 3D animation through a montage of film and video clips: The Simpsons, Fischli and Weiss’ The Way Things Go, Hollis Frampton, James Cameron’s Titanic, the San Franciscan collective Encyclopedia Pictura, Guston, Baselitz and Garfield. The non-hierarchic relation between these references functions like a cunning prise de position on the checkerboard of culture; for Leckey, the cultural producer is also a seasoned collector. But the film might also be understood as a more formal interrogation of the plastic dimension of material, as a championing of fluidity and organic softness over and against the rigidity of formalism. Taking in these proliferating, organic masses, we cannot help thinking of Ballard and Cronenberg, of the artist’s gaze penetrating straight through the material…

In the months leading up to the awards, Mark Leckey « the dandy » will take precedence against all the other Mark Leckeys we know. For all his reputation as a pop-flaneur, however, he is also an eccentric and solitary artist, and his work is difficult-a bit cryptic, even. Vote Leckey.

Borborygmus

Borborygmus, 2008, courtesy Daniel Buchholz, Anstellungansicht Resident. Kölnisher Kunstverein 2008.


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