Josèfa Ntjam

par Guillaume Lasserre

Incuber la révolte.

Artiste, performeuse et écrivaine, Josèfa Ntjam est, cet hiver, l’invitée de la Fondation Pernod Ricard à Paris, qui lui consacre une exposition personnelle intitulée « matter gone wild », d’après le titre du film-installation en constituant la pièce maîtresse. L’occasion d’esquisser le portrait d’une artiste appartenant à cette génération ayant grandi avec Internet, qui explore les concepts de fluidité à travers la biologie, les mythologies africaines et la science-fiction. Bien qu’ayant une prédilection pour les lectures performées – qui lui permettent d’incarner l’écriture – et pour les photomontages, elle use d’une multitude de médiums : vidéo, installation, performance, narration, musique, sculpture, son, qu’elle combine pour construire une œuvre totale, immersive, porteuse d’un récit qui est la somme de toutes les pièces qui la composent. Une grande part de son travail est numérique et performatif, de l’ordre de la narration. Il est marqué par diverses influences allant de l’afroféminisme aux écrits futuristes, de la science-fiction aux cultures du Web, de Sun Ra à la série télévisée Battlestar Galactica, de la techno de Détroit aux mythes africains. Il n’y a pas de discontinuité entre le premier projet de l’artiste et le dernier en date, tous font partie du même écosystème, des « œuvres-monde » reliées entre elles par l’incorporation de motifs symboliques, de couleurs vives et de formes abstraites, qui sont autant de matières à penser, souvent introspectives. La texture, la couleur et la forme servent à faire passer avec subtilité des idées et à donner naissance à des émotions complexes. 

Josèfa Ntjam, and it’s not tragic, 2023, still vidéo#1. © ADAGP, Paris, 2023  

Josèfa Ntjam naît à Metz en 1992. Elle grandit en banlieue parisienne et est aujourd’hui installée à Saint-Étienne, un changement qu’elle avoue bénéfique à son rythme de production et de réflexion. Encouragée par sa mère à dessiner – « Plus jeune, ma mère voulait faire les beaux-arts et n’a pas pu, alors je crois que c’était important pour elle de nous pousser dans cette voie(1) », confiera-t-elle plus tard –, c’est pourtant par le biais de la musique qu’elle vient à l’art. À cinq ans, elle intègre le conservatoire du Blanc-Mesnil pour suivre une formation de musique contemporaine expérimentale en faisant l’apprentissage de la clarinette. Elle poursuit sa formation au conservatoire de Pantin où elle se spécialise en jazz. « J’ai également fait du chant et j’ai pris l’habitude d’apprendre la musique à l’oreille(2) », précise-t-elle. Ce n’est que lorsqu’elle intègre une école d’art(3) qu’elle met entre parenthèses sa formation musicale. Celle-ci explique cependant l’utilisation récurrente de certains instruments dans ses performances, ainsi que celle du chant et, plus généralement, de la voix, qui occupe une place prépondérante dans son travail. Ce dernier peut être défini comme une « écriture spéculative pluridisciplinaire(4) » pour reprendre les mots de Barbara Sirieix. Dans chacune de ses œuvres, en effet, l’artiste invente des futurs possibles dans lesquels la définition occidentale n’est plus de mise. « Je suis plusieurs », affirme-t-elle dans la vidéo Mélas de Saturne (2020), et à nouveau dans le film matter gone wild (2023). Échapper à la catégorisation à tout prix en brouillant les formes et les identités s’impose comme une condition sine qua non, un acte préalable. « Nous n’a besoin ni de se définir ni de se justifier, nous dit ce qu’ils et elles désirent(5) », écrit encore Barbara Sirieix.

« Trop souvent les sujets d’expérimentations, nous avons décidé de construire nos propres paysages, désaxer les regards habitués à nommer “l’autre” sans jamais le laisser s’exprimer(6) »,écrit Josèfa Ntjam dans le texte qui accompagne son exposition personnelle, « Sous la mangrove », à la Mostra de Givors organisée dans le cadre de la quinzième Biennale de Lyon, en 2019. Intéressée par le principe d’une spéculation sur les possibilités de l’histoire de l’humanité et du cosmos – en tant que zones de projection –, l’artiste travaille sur des mondes et des paysages qu’elle reconstruit. Puisant son inspiration et sa matière première sur Internet, dans des livres de science naturelle ou dans des archives photographiques, elle pratique comme mode opératoire un art de l’assemblage : des mots, des sons, des histoires, des images, entrelaçant des récits historiques d’époques et de lieux différents, issus d’enquêtes méticuleuses, de fonctions mathématiques et de pensées philosophiques, les confrontant aux mythologies africaines, aux rituels ancestraux, au symbolisme religieux, à la science-fiction, pour mieux défaire les grands récits qui portent les discours dominants sur l’origine, l’identité, la race, afin de créer de nouvelles narrations et, à travers elles, de se réapproprier l’Histoire. « La science-fiction me permet de créer des mondes entre-deux », précise-t-elle. C’est dans les interstices, sur les seuils, à la marge, qu’elle crée de nouveaux mondes dans lesquels tout système de perception d’identités fixes est aboli, où le genre et l’espèce ne sont plus définis, laissant entendre cette voix plurielle. La notion d’interespèces traverse le travail de l’artiste qui s’intéresse beaucoup aux plantes sous-marines, car elles relèvent la plupart du temps d’un entre-deux animal-végétal à l’image du plancton, des algues… 

Si son écriture est omniprésente dans son travail, celle du passé l’est tout autant. Chaque pièce créée par Josèfa Ntjam est toujours très référencée, souvent en lien avec des mythologies reliées à des espaces qui sont révolutionnaires, comme c’est le cas à la Fondation Pernod Ricard, avec Marthe Ekemeyong Moumié, écrivaine et militante camerounaise, l’une des figures de la lutte pour l’indépendance en 1960, Mami Wata, divinité aquatique du culte africain vaudou, ou encore Persona, qui sont autant de guides, « chantres des révoltes insoumises, ancestrales et prospectives(7) ».

Josèfa Ntjam, MARTH, 2023, still video#2. © ADAGP, Paris, 2023

Articuler, juxtaposer, hybrider : l’œuvre de Josèfa Ntjam doit beaucoup au photomontage. Constitués en séries et composés de photographies d’archives, de numérisations 3D d’objets et de vues microscopiques de matériaux organiques, les photomontages qu’elle met en scène, par accumulation et succession de différentes couches, se font l’évocation d’univers opulents dans lesquels s’unissent la macro et la micro, les documents relatifs à des événements historiques et les représentations d’anciennes divinités africaines, le tout fusionnant dans un large tableau aux formes cellulaires et aux éléments aquatiques, entre les processus de division moléculaires, de coagulation, de prolifération et les micro-organisations qui se propagent au sein de cellules disparates de la société pour infiltrer et contaminer les corps politiques dominants.

Son installation à Saint-Étienne l’a rapprochée de la nature. Ses promenades régulières en forêt lui permettent l’observation des polypores, notamment. Elle effectue des prélèvements pour réaliser ses pièces, aidée par des livres de botanique et de remèdes à base de plantes. Dans l’une de ses premières performances, Plantes en révoltes (2018), elle revisitait les récits de certaines luttes d’indépendance en mettant en scène des histoires dissidentes de plantes hybrides et de mauvaises herbes, à travers des photomontages réalisés à partir d’images d’espèces rares provenant d’un livre de botanique familial. « Je suis une mauvaise herbe, de celles qui poussent à travers le béton », avait-elle écrit en grand sur les murs du Couvent, dans le quartier de la Belle-de-Mai à Marseille, avec le reste du poème Ortiaune dont la phrase est extraite. Du chaos émerge un nouveau langage incandescent, à la fois visuel et sonore, pluriel.   

Joséfa Ntjam, matter gone wild, 2023, vue d’exposition, Fondation Pernod Ricard, Paris.
© ADAGP, Paris, 2023. Crédit Photo Marc Domage. 

En 2020, année où elle est nommée au Prix Aware, Josèfa Ntjam réalise la vidéo Quantum Mecanic, commande des Ateliers Médicis de Clichy-sous-Bois. L’année suivante, I am Nameless, lecture incantatoire interrogeant les notions de collectivité et d’individualité, a valeur de manifeste pour son travail qui tourne autour de l’hybridation et de l’interconnexion des mondes réels et fictifs. Elle performe ses lectures dans le but d’incarner l’écriture.

Dans Branchements de Sokhna #2 (2022), elle rend hommage aux guerrières du Dahomey, l’actuel Bénin, groupe de femmes révolutionnaires qui luttaient contre l’invasion coloniale. Reprendre ces formes féministes de résistance est important pour elle. « Il y a aussi une question de sociétés qui sont assez matriarcales à ce moment-là. C’est pourquoi ce sont des femmes guerrières(8) », explique-t-elle, avant de poursuivre : « C’est important de faire ressurgir ces personnages qui ont existé et de les placer dans un nouveau contexte, et aussi de les mettre en écho et en résonance avec d’autres personnages de luttes qui sont actuelles et du coup, de créer ce réseau de résistance. »

À la Fondation Pernod Ricard, elle renoue avec la céramique qu’elle avait expérimentée au début de ses études à Bourges. À Saint-Étienne, elle conçoit, avec les artistes Sean Hart et Nicolas Pirus, la maison de production Aquatic Invasion, faisant de sa ville d’adoption un écosystème avec des alliances de pensées. Cela vient souligner l’importance du travail en collectif chez celle qui est membre du collectif Black(s) to the Future, déployant l’afrofuturisme comme pratique de recherche collective, basée sur une notion d’écriture, de narration autour de révoltes, de la question de comment sortir des cases, comment déjouer des assignations subies. « Je suis plusieurs » vient également de cet élan collectif. C’est parce que la recherche fait partie intégrante de sa pratique artistique qu’elle a développé une manière collaborative de travailler. L’un des enjeux de « matter gone wild », explique Mawena Yehouessi, la commissaire de l’exposition, est « de rappeler ce qui se cache à l’arrière-plan des spotlights de l’élection “officielle” et rappeler combien nous sommes là et restons là, nombreux*ses, à combattre les mornes sornettes d’une inclusion conditionnée par le renoncement préalable à nos collectivités “minoritaires” ou “marginales” : sauvages et barbares, banlieusardes et chamaniques, excentriques et paradoxales(9) ».

Mélangeant images publiques et archives privées, le film Dislocation (2022) aborde la guerre d’indépendance du Cameroun, une histoire de silence qui touche à l’intime. Qu’est-ce que cela signifie que des enfants de première ou deuxième génération vivent sur le territoire qui a colonisé leurs parents ? Pour pouvoir aborder une histoire qui la concerne personnellement, elle utilise la métaphore des plantes, rappelant que la lutte, c’était le maquis, et que le maquis révolutionnaire camerounais, c’étaient les forêts Bassa. Les histoires de plantes sont aussi des histoires de révoltes et de révolutions. 

Quelque part, entre genèse et futur de science-fiction, Josèfa Ntjam imagine d’autres mondes possibles en fusionnant des histoires fictionnelles, politiques, futuristes, radicales, d’autres mondes dans lesquels l’infiltration et la révolte seraient des stratégies de survie. Entre civilisations sous-marines et voyages intergalactiques, mythologies et poésie, l’artiste offre une autre expérience de l’art en affirmant d’une voix plurielle l’engagement politique qui est le sien. À la Fondation Pernod Ricard, « “matter gone wild” est à envisager comme une proposition d’entraînement à l’insurrection — imaginaire et mémorielle », précise Mawena Yehouessi. Les visiteurs sont d’ailleurs accueillis par des « incubateurs de révolte », sortes de cellules aux sols et aux assises instables, nécessitant un engagement physique du corps. Cette position incommode incite à retrouver le courage d’aller manifester, d’oser s’engager. Par les temps qui courent, la rébellion envisagée comme outil d’émancipation apparaît comme le plus beau des terrains pour inventer des lendemains désirables, des futuribles.

Joséfa Ntjam, matter gone wild, 2023, vue d’exposition, Fondation Pernod Ricard, Paris.
© ADAGP, Paris, 2023. Crédit Photo Marc Domage. 

1 Indira Béraud, « Conversation avec Josèfa Ntjam », Figure figure, no 23, janvier 2020, [en ligne] :  https://figurefigure.fr/media/pages/archives/january-2020/a1f8376224-1599751546/figurefigure23josefantjam.pdf 
2 Ibid. 
3 Elle intègre d’abord l’École supérieure d’art et de design d’Amiens et l’Institut supérieur des arts et des cultures (ISAC) de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar au Sénégal, avant de rejoindre l’École nationale supérieure d’art (ENSA) de Bourges d’où elle est diplômée en 2015, puis l’École supérieure nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC) d’où elle est diplômée en 2017.
4 Barbara Sirieix, « Prix Aware – Josèfa Ntjam nommée au Prix 2020 », [en ligne] : https://awarewomenartists.com/artiste_prixaware/josefa-ntjam/ 
5 Ibid.
6 Josèfa Ntjam, extrait du texte accompagnant l’exposition« Sous la Mangrove », Mostra de Givors, quinzièmeBiennale de Lyon, 2019.
7 Mawena Yehouessi, matter gone wild, texte accompagnant l’exposition éponyme, Fondation d’entreprise Pernod Ricard, Paris, 14.11.2023 au 27.1.2024.
8 « À Art Basel, Josèfa Ntjam rend hommage aux guerrières du Dahomey », Brut, 21 septembre 2022, https://www.brut.media/fr/entertainment/a-art-basel-josefa-ntjam-rend-hommage-aux-guerrieres-du-dahomey-a2450469-89e0-48ca-8e36-fe0dbb4b7bd0 
9 Mawena Yehouessi, op. cit.

______________________________________________________________________________
Head image : Joséfa Ntjam, matter gone wild, 2023, vue d’exposition, Fondation Pernod Ricard, Paris.
© ADAGP, Paris, 2023. Crédit Photo Marc Domage. 


articles liés

Sean Scully

par Vanessa Morisset

Ndayé Kouagou

par Andréanne Béguin

Jack Warne

par Patrice Joly