Gyan Panchal, Geologically different

par Etienne Bernard

Une huître qu’on imagine aisément ramassée au fil d’une ballade estivale, recèle en son fond quelques granulés translucides de polymère, matériau de base à la production de toute matière plastique. Comme pour illustrer une certaine filiation ou évolution, cette association simple entre un coquillage et ce dérivé du pétrole fossile constitue une parfaite introduction au travail de Gyan Panchal. Avec la pertinence malicieuse de l’intervention négligeable, l’artiste établit ainsi un lien fondamental entre le naturel et le culturé. Car il s’agit bien de confrontation de matières naturelles et usinées par le geste chez cet artiste trentenaire. Le transformé paraît soudain nécessaire à l’essence, et vice et versa. Que resterait-il alors de dichotomique dans le rapprochement formel ou l’analogie de corps dont on pourrait percevoir les liens structurels ou évolutifs ? Pas grand chose, à dire vrai. Son approche semble dans son humilité tendre vers une résolution aussi évidente que sculpturale de la sacro-sainte dichotomie Nature-Culture. Au comptoir de Panchal, le bon sauvage de Rousseau se taperait volontiers une bonne pinte à la santé de l’austère quaker Hobbes ! Mais après avoir digéré les utopiques Lumières, assumé les progrès de la Révolution industrielle et de ses avatars et être revenu du néo-spiritualisme Flower Power, cette synthèse existentialiste de bon aloi sonne comme une évidence. Est-il encore aujourd’hui possible de regarder le monde avec le manichéisme de nos aïeux ? De nos jours, on mange volontiers bio sur les rives d’un lac artificiel en se badigeonnant de crème aux algues vendue en tube plastique. Et Gyan Panchal d’enfoncer le clou de la postmodernité en célébrant les produits de notre société. Ses matières sont manufacturées, aux formes, formats et coloris standard imposés, auxquelles il inflige son action. Une feuille de papier de verre pour frotter une racine de curcuma ou envelopper cette même huître, des plaques de polyester chauffées ou cassées, un morceau de film polyéthylène adjoint à une feuille de nori. Il y a quelque chose de duchampien dans la fascination patente de Panchal pour les produits sériels utilitaires. Comme l’inclassable Marcel, le jeune Gyan neutralise leur fonctionnalité pour les objectiviser. Mais tandis que le premier vilipende les vertus gestuelles, le second, en revanche, se démarque en poussant un peu plus loin cette logique dans la manipulation anthropique. Refusant l’unilatérale apologie perlocutoire, il entreprend d’artialiser ces matériaux dit pauvres, de leur offrir une valeur ajoutée par la pratique sculpturale. Tel Michel-Ange et son fameux bloc de marbre de Carrare, Gyan Panchal élève au rang du trousseau artistique ces matières traditionnellement dissimulées dans le bâti et entérine leur validité structurelle et chromatique. Ainsi Glas (2008), sculpture présentée lors de sa récente exposition personnelle à la galerie Edouard Manet de Gennevilliers, est une dalle de laine de verre dont un angle a été écorné pour en révéler la structure feuillée. Le matériau semble avoir subitement vieilli, perdu de sa superbe exactitude formelle pour se laisser comprendre dans sa précaire complexité intrinsèque. En minutieux géologue du contemporain, Panchal excave ainsi les strates de la production industrielle. Pour Standen (2008), l’artiste choisit de contrarier l’empilement systématique de plaques de polystyrène expansé, communément utilisé pour l’isolation thermique. Il brise alors dans la largeur et à intervalles irréguliers la plupart des 24 plaques de dimensions standards (120 x 60 x 10 cm) qui composent la sculpture. Les brisures offrent alors à voir les entrailles friables du matériau constitué de milliers de petites billes agglomérées. En résulte une masse monolithique blanche à la facture à la fois minimale et entropique telle une cimaise inachevée dans l’espace d’exposition ou un totem votif de quelque société futuriste. On retrouve par ailleurs ces accents d’anticipation dans Gaet (2008), portique formé de trois gigantesques pains de polystyrène extrudé et bleu. La structure dont le nom évoque à la fois la syntaxe gaëlique et une illustre porte ouverte sur une temporalité parallèle, se dresse ainsi à l’image d’une arcade de Stonehenge. Et si nos anciens façonnaient les roches granitiques pour ériger leurs temples, l’orientation des produits de notre ère à des fins cultuels n’est pas sans fondement. Pourtant il serait hasardeux d’attribuer la paternité d’un quelconque rite contemporain au jeune artiste français même si un certain spiritualisme se lit aisément dans son travail. Indécrottable adepte des rayons de Bricodépôt, il est avant tout un poète curieux, un regardeur envoûté de ce que notre monde a produit. Comme les surréalistes en leur temps, les œuvres de Gyan Panchal appréhendent les formes usuelles de notre temps avec une suspicion espiègle propice à l’interprétation onirique.

gael,

Gaet, polystyrène extrudé poncé, vue de l'exposition à la galerie Edouard Manet, Gennevilliers

Geologically different

An oyster, scooped up during a leisurely beachside stroll, contains a few translucent granules of polymer, the chemical germ of the entire plastics industry. As though to illustrate a certain filiation or evolution, this simple association between a shellfish and a fossil fuel derivative makes for a perfect introduction to Gyan Panchal’s work. With the malicious pertinence of the inconsequential act, the artist establishes a fundamental link between the natural and the processed. For the 35-year-old Panchal, the confrontation between natural materials and materials transformed through the artist’s own touch reigns supreme. Processed becomes essence, and vice versa. But where is the dichotomy in this formal reconciliation of elements, this corporal analogy illuminating the structural and evolutionary links between discrete materials? Nowhere to be found, to tell the truth. Ever humble, Panchal’s approach would seem to strive for a clear-cut, sculptural resolution of the sacrosanct Nature-culture dichotomy. At Panchal’s barstool, the savage Rousseau raises a pint to the health of Hobbes the spartan Quaker! But, after digesting the utopian aims of the Enlightenment, riding the wave of the industrial revolution and recovering from its momentary descent into Flower-Power neo-spirituality, this tasteful, existentialist synthesis somehow rings true with today’s audiences. Is it still possible to observe the world with the Manichaeism of our ancestors? People from our generation gobble up organic food on the edge of artificial lakes while daubing themselves with seaweed-infused sunblock out of a plastic tube. Including Gyan Panchal, who drives the gist of post-modernity home in a celebration of the products of our society. The artist inflicts small changes upon manufactured materials of standardized cut, format and color: a sheet of sandpaper for shaving a piece of turmeric root or wrapping around the aforementioned oyster; polyester plates, broken or warped with heat; a piece of polyethylene film attached to a nori leaf. There is something Duchampian in Panchal’s fascination with serial, utilitarian products. Like the unclassifiable Marcel himself, Gyan neutralizes their functionality, objectifies them. But, whereas the elder disparages the gestural, the younger distinguishes himself from his predecessor by pushing the logic of anthropogenic manipulation ever further. Bypassing the unilateral, perlocutionary paean, he uses the sculptural practice to vest so-called « lowbrow » materials with new dignity. Like Michael Angelo and his famous block of Carrara marble, Gyan Panchel elevates traditionally overlooked materials to the status of artistic media and draws our attention to their structural and chromatic value. Glas (2008), a sculpture appearing in his recent solo show at the Edouard Manet gallery in Gennevilliers, is a slab of fiberglass dog-earred in one corner to reveal the leafy skeleton peeking out from within. The material seems slightly aged, as though it had forfeited its magnificent formal exactitude in order to shine forth in its all its precarious complexity. Like a meticulous geologist of the contemporary, Panchal excavates the strata of industrial production.
In Standen (2008), the artist upsets the ordered, vertical layering of expanded polystyrene boards commonly used for insulation. The sculpture consists of a stack of 24 standard-size boards (120 x 60 x 10 cm), cut widthwise at irregular intervals. The breaks in the material offer a view of its crumbling entrails, an infinity of tiny, tightly-packed balls. The result, a white monolith at once minimal and entropic, like an unfinished molding in the exhibition space or a votive totem passed down from some futuristic society. We reencounter these intimations of anticipation in Gaet (2008), a portico built from three enormous loaves of blue, extruded polystyrene. The structure, whose name recalls Gaelic syntax as much as it does a door opening out onto a parallel universe, stands tall in deference to the Stonehenge arch. If our ancestors cut granite rocks as foundations for their temples, the orientation of processed materials towards cultural ends cannot be entirely without precedent. At the same time, it would be risky to attribute this contemporary rite to the young French artist alone-even if it is easy to detect a spiritual current in his work.
An incurable True Value junkie, Gyan Panchal is first and foremost a curious poet, an enraptured observer of everything that our world has produced. Like the surrealists in their time, he apprehends the quotidian forms of our era with a mischievous suspicion that lends itself to dream-interpretation.

Gyan Panchal : selected show

Selection pour le prix Ricard, La consistance du visible.

Matière à Paysage, à la Galerie, centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, dans le cadre de la Biennale Art Grandeur Nature

Effondrement de l’onde de probabilité, Zoo galerie, Nantes, du 17 septembre au 18 octobre 2008.

Etienne Bernard est représenté par la galerie Frank Elbaz


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