Francisco Tropa

par Guillaume Désanges

Récits circonstanciés de l’ineffable

Peu d’artistes développent aujourd’hui un univers aussi complexe et fascinant que celui de Francisco Tropa. Artiste complet, virtuose techniquement et conceptuellement, il ne cesse d’annexer et d’associer des champs éloignés de l’histoire des formes qui dépassent les enjeux de l’art pour embrasser une aire culturelle qui semble illimitée. Mêlant la sculpture, la gravure, le dessin, la photographie, la performance, ses expositions prolifèrent de formes précieuses et précises, souvent réadaptées, qui finissent par faire système. On avait remarqué l’artiste portugais lorsqu’il avait représenté son pays à la Biennale de Venise en 2011. Dans l’obscurité d’un vieil entrepôt du cœur de la ville, un étrange laboratoire d’expériences optiques contenait des lanternes magiques projetant sur les murs des agrandissements d’objets et matières réels : insectes morts, goutte d’eau ou sable. Ces machines artisanales, conçues avec une précision obsessionnelle, relevaient d’un procédé cinématographique rudimentaire, entre microscope, radiographie et théâtre d’ombres, qui n’était pas sans évoquer la caverne de Platon et ses enjeux en termes de représentation. Une ambiance irrésolue, entre fantastique et scientifique, qui donnait des clés essentielles de l’œuvre : une subtile réflexion sur le réel et l’illusion, convoquant ces moments de l’histoire où savoir et magie ne faisaient qu’un. Pour autant, ce pavillon intrigant cachait une œuvre bien plus vaste que l’artiste développait depuis les années 1990.

Francisco Tropa, Vue de l'exposition "Scenario" au Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011 / Exhibition view: "Scenario", Official Portuguese Representation, 54th Venice Biennale, Italy, 2011.

Francisco Tropa,  « Scenario », Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011.

De fait, c’est toute une cosmogonie qui sous-tend le travail de Francisco Tropa : un grand récit fictionnel, dévoilé par épisodes et organisé en vastes corpus d’œuvres. Ses généreuses expositions opèrent comme des sous-parties de programmes sur plusieurs années. Elles se répondent l’une l’autre, recyclant des pièces existantes sous des régimes narratifs actualisés. Le dernier de ces grands chantiers, intitulé « TSAE (Trésors Submergés de l’Ancienne Egypte) » aborde, sous son titre cliché de récit d’aventures très xixe siècle, ni plus ni moins que les formes de représentation du monde au cours de l’histoire, de l’Antiquité au modernisme en passant par le Moyen-Âge. Pour ce faire, l’artiste manipule librement des références hybrides, empruntant à l’ingénierie (objets mathématiques, mécanique de précision) autant qu’à la mystique (de la divination des jeux de hasard aux Solides de Platon comme indices de correspondances symboliques entre l’organisation de l’Univers et certaines formes géométriques). Matériellement, l’œuvre puise dans des univers minéraux mais aussi industriels, proposant une sorte de sculpture minimale chargée de spiritualité. Elle construit des ponts improbables entre Franz Erhard Walther et Joseph Cornell, Jean-Luc Moulène et Donald Judd, Anne et Patrick Poirier et Marcel Duchamp.

La récente exposition de l’artiste au musée de Sérignan[1] intitulée « TSAE (Trésors Submergés de l’Ancienne Egypte) – ministère des affaires étrangères » vient clôturer le cycle susnommé. Cet opus, dont les étapes précédentes avaient eu lieu à La Verrière à Bruxelles[2] et au pavillon Branco du musée de Lisbonne[3], est le plus vaste de tous et fonctionne par addition. À Bruxelles, l’exposition se dépliait à partir d’une base narrative apparemment simple : une fouille archéologique, fictive et « déterritorialisée », dont on arpenterait les traces éparses.

Vue de l'exposition / Exhibition view: "Tesouros submersos do antigo Egipto", Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

Vue de l'exposition / Exhibition view: "Tesouros submersos do antigo Egipto", Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

« Tesouros submersos do antigo Egipto », Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

Dans cette perspective, l’exposition était structurée conceptuellement autour de trois chambres qui constituaient autant de chapitres du projet : « Partie submergée », « Chambre violée » et «Terra Platònica ». Trois espaces, mentaux plus que physiques, explosés dans celui de La Verrière, qui distribuaient généreusement les œuvres : sérigraphies au mur, objets en verre et bois sur table, sculptures en verre et métal sorties de leur boîte, moulages minimaux en bronze, etc. Agglomérant différents corpus du travail, l’ensemble convoquait plusieurs types de représentations du monde, de la « topographie chrétienne » médiévale d’un Cosmas Indicopleustès aux utopies modernistes d’un Paul Scheerbart.

Dès l’entrée du musée de Sérignan, des sérigraphies rappellent le plan schématique du site supposé et de ses trois espaces fondamentaux, chacun ayant ses attributs propres et donc ses objets spécifiques. Mais à ceux-ci s’ajoute désormais le « Puits », un nouvel espace enfoncé dans la pierre, « focus » de l’exposition et prétexte à un déploiement de nouvelles œuvres. Moins directement archéologique que les précédents, ce nouveau chapitre est séduisant à plus d’un titre. L’architecture symétrique, qui fait disparaître les piliers du musée, autorise des perspectives troublantes et un dialogue signifiant entre les œuvres. La diversité des matériaux (sable, marbre, pierre, bois, bronze) et la qualité des réalisations confirment Francisco Tropa comme un brillant touche-à-tout, exerçant une sorte d’artisanat de pointe au service du mystère.

Francisco Tropa, Le Songe de Scipion, 2015. Acier, peinture à l'huile, moteur. Et Antipodes, matériaux mixtes, dimensions variables, 2015. Vue de l'exposition au MRAC Sérignan. Photo : Jean-Christophe Lett.

Francisco Tropa, Le Songe de Scipion, 2015. Acier, peinture à l’huile, moteur. Et Antipodes, matériaux mixtes, dimensions variables, 2015. Vue de l’exposition au MRAC Sérignan. Photo : Jean-Christophe Lett.

Dans l’ensemble et dans le détail, les œuvres sont belles, tout en gardant une étrangeté. La série centrale des « Antipodes » déplie une multitude d’objets sculpturaux, précisément disposés dans l’espace, qu’on dirait relevant d’une fonction archétypale ou de prototype, à moins qu’ils ne soient des jeux. Dans une logique dialectique dévoyée, ils sont présentés par paires, comme des faux jumeaux plus ou moins complémentaires. Ainsi de ces cubes de bois massif, sortes de casse-tête simplifiés présentés ouverts et dont l’intérieur est découpé selon des ordres différents. Leur similitude de surface cache une polymorphie structurelle. Ailleurs, ce sont des différences de matières qui créent la tension. Sous le titre Le Songe de Scipion, de grands mobiles monochromes s’offrent au regard comme formes plates qui prennent du volume en tournant sur elles-mêmes. Produits par l’artiste à l’occasion d’une résidence à l’Atelier Calder4 cette année, ces modélisations sculpturales d’une géométrie dans l’espace jouent d’un effet cinétique aussi rudimentaire qu’efficace. Sur un grand carré de tissu bleu, des matières trouvées (pierre et bois) jouxtent leur double en bronze, comme sur un plateau de jeu aux règles non explicites, tandis qu’autour une image abstraite du puits apparaît progressivement en douze sérigraphies encadrées. Ailleurs, dans un cube de plexiglas suspendu au plafond, un vieux moniteur désossé diffuse un film documentaire de 1963, montrant un amérindien qui construit une boîte en bois sans aucune vis. Ce readymade ethnographique crée un trouble esthétique entre art minimal et savoir-faire vernaculaire, le titre de la pièce, L’Influence américaine, jouant subtilement de ces deux références.

Vue de l'exposition / Exhibition view: "Tesouros submersos do antigo Egipto", Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

Vue de l'exposition / Exhibition view: "Tesouros submersos do antigo Egipto", Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

« Tesouros submersos do antigo Egipto », Pavilhao Branco, Museum de Lisboa, Lisbonne.

Globalement, toute l’exposition fonctionne ainsi par doubles sens et jeux d’illusion. Un règne du faux-semblant qui vient perturber la facture rigoureuse des productions matérielles. L’exposition, claire et ordonnée à première vue, trouble la sensibilité dès qu’on l’observe plus intensément. Une fine lame d’agate insérée dans un projecteur diapo forme une crevasse translucide mais aussi, d’un certain point de vue, un œil. Ailleurs, le mobile circulaire devient une lune qui devient une sphère. Ces glissements incertains ne sont pas que visuels, ils sont aussi cognitifs. Que sommes-nous exactement en train de regarder ? Des objets trouvés ? Des documents ? Des matières brutes ? Des objets de culte ? Ingénierie ou artisanat ? Art ou archéologie ? Brouillant les frontières entre figuratif et abstrait, l’œuvre de Francisco Tropa maintient une indécision sur la nature profonde des objets. La narration elle-même relève du trompe l’œil. Il y a une part de malice chez Tropa, dans sa manière d’échapper sans cesse à son récit, perdant le visiteur dans des couches successives de formes et de récits. D’entrée de jeu, le titre de l’exposition joue de manière déceptive avec un imaginaire populaire, puisque de l’Egypte, il ne sera pas question. D’ailleurs, si les références sont nombreuses — de Platon à Dante, de Cicéron à l’art minimal — rien de ce que l’on voit ne correspond exactement à ce qui est mentionné. Comme chez Duchamp, les nominations jouent volontiers sur le hasard, l’homonymie ou les coïncidences phonétiques, créant un écart désirant entre les mots et les choses. Et c’est précisément dans ces interstices irréductibles entre signifiant et signifié, dans ces zones d’intense activité affective et mentale, que se révèle tout le talent de Francisco Tropa.

De fait, on ne sait jamais qui des formes ou de la narration précède l’autre. Ce qui relève de l’intention de ce qui relève de l’intuition. Les deux dans le même mouvement, sans doute. Une globalité immédiate et non hiérarchisée de formes et d’idées dont on accepte, comme l’artiste lui-même peut-être, de ne saisir qu’une partie. Peu importe : ce précipité cognitif incarné dans la matière, plus iconographique que narratif, relève finalement de la poésie. C’est précisément là que l’artiste s’avère le plus contemporain, dans sa manière de réinterpréter certains grands récits du monde de manière sensuelle plus qu’érudite, s’adressant au mystère par le mystère, en des récits circonstanciés et documentés de l’ineffable. Une sorte de savoir incarné dans la forme, nourri par le rêve plus que par l’analyse.

Francisco Tropa, Scenario, 2011. Sept lanternes (cuivre, bois, pierre, projecteur), objets en bronze, écrans, matériaux divers / 7 lanterns (brass, wood, stone, projector), bronze objects, screens, mixed media. Vue de l'exposition "Scenario" au Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011 / Exhibition view: "Scenario", Official Portuguese Representation, 54th Venice Biennale, Italy, 2011.

Francisco Tropa, Scenario, 2011. Sept lanternes (cuivre, bois, pierre, projecteur), objets en bronze, écrans, matériaux divers. « Scenario », Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011 .

L’explosion de significations qui en résulte n’empêche pas la récurrence de certains motifs. Si les références à la mort sont particulièrement présentes dans le volet de Sérignan, c’est via l’exhibition d’un intérieur des choses, de manière discrètement indécente. Une relation organique à l’art minimal, manifestant des relations troubles entre surfaces et profondeurs. Des intestins électroniques d’un tube cathodique aux entrailles d’un tronc d’arbre, de l’intérieur de la terre (la caverne, le Puits) aux structures internes des jeux de construction, c’est un principe d’absorption, d’éléments enserrés les uns dans les autres, que l’on retrouve jusque dans le motif omniprésent de la boîte. Cette dernière renvoie à une trouble morbidité (le cercueil), mais est aussi une référence physiologique : de la boîte crânienne à la cage thoracique, architectures corporelles renfermant des organes insérés les uns dans les autres. Plus profondément, de même que la question de l’espace n’est pas pensée en termes classiques d’étendue mais comme la coexistence de territoires contenus les uns dans les autres (chambres dérobées et conduits intérieurs), le temps, chez Francisco Tropa, est un temps retroussé, replié sur lui-même. Une relation à l’histoire qui s’apparente moins à une chronologie linéaire qu’à une coupe transversale, comme ces troncs d’arbres sciés où des traces circulaires d’époques très éloignées se côtoient sur un même plan.

Cette complexité de détail et d’ensemble qui mise sur une universalité occulte des signes fonde paradoxalement le caractère très appréhendable du travail de Francisco Tropa. Appropriable au sens où il ne s’agit pas de comprendre, mais de ressentir. Parions qu’il n’y a pas ici de signification cachée qui diviserait les spectateurs entre les « sachants » et les autres. Ou, à l’inverse, considérons que toutes les significations sont cachées, faisant des œuvres des surfaces de projection de désirs. Une position cognitivement démocratique qui, à la diffusion unilatérale d’un savoir, privilégie un partage du sensible.

Francisco Tropa, Vue de l'exposition "Scenario" au Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011 / Exhibition view: "Scenario", Official Portuguese Representation, 54th Venice Biennale, Italy, 2011.

Francisco Tropa, « Scenario », Pavillon portugais, 54e biennale de Venise, 2011.

1 Musée régional d’Art Contemporain Languedoc-Roussillon, Sérignan, du 18 juin au 30 août 2015.

2 « STAE – Submerged Treasures of Ancien Egypt / TSAE – Trésors Submergés de l’Ancienne Egypte », à La Verrière, Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles, du 8 septembre au 19 octobre 2013.

3 « TSAE – Tesouros Submersos do Antigo Egipto », Pavilhão Branco, Museu de Lisboa, Lisbonne, du 6 décembre 2014 au 30 janvier 2015.

4 L’Atelier Calder est une résidence internationale installée dans l’atelier et la maison d’Alexander Calder à Saché (France). Francisco Tropa y a résidé de mars à mai 2015.

(Image en une : Francisco Tropa, Inferno, 2013. Verre soufflé, agate, projecteur. Courtesy Galerie Jocelyn Wolff.  Vue de l’exposition « TSAE (Trésors Submergés de l’Ancienne Egypte) », Musée régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon, 2015, Photo: Jean-Christophe Lett.)

  • Publié dans le numéro : 75
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