Chloé Delarue 

par Andréanne Béguin

A Blessing and a Curse

Plongé dans le noir d’où jaillit la lumière rose et bleue des néons d’un paradis perdu pour « TAFAA – PRISM », au centre d’art contemporain de la ville de Genève en 2015. Flottant dans une brume solaire de lampes sodiums pour « TAFAA – ACID RAVE », au musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds en 2019. Électrisé par des tubes fluorescents aussi hypnotiques qu’agressifs pour « TAFAA – BLUE LIGHTS TENDERNESS », à Windhager von Kaenel en 2021. Depuis les premières installations de Chloé Delarue jusqu’à celles d’aujourd’hui, notre corps est exposé à l’expérience sensible de notre monde en transition. Outre les variations d’atmosphères que créent les différents éléments lumineux qui les composent, ses installations recomposent de véritables milieux : par leur présence sensorielle d’une part, comme avec l’odeur de fluide organique que dégage le latex, mais également par une consistance sonore d’autre part, celle d’une ventilation propre à certaines œuvres, comme dans TAFAA – FERTILITY DEVICE (COOL AIR). Au gré de ses différentes capsules spatio-sensorielles, l’artiste génère dans le réel des expériences de visite proches de celles de la réalité virtuelle en rejouant une immersion tout à la fois sonore, visuelle et olfactive. 

Chloé Delarue, TAFAA – HIVE, 2018. Photo : Florimond Dupont. Courtesy de l’artiste et HeK, Bâle (ch).

Chaque installation devient alors ce que l’artiste nomme « un environnement ». L’acronyme « TAFAA (Toward A Fully Automated Appearance) » est l’entité théorique et esthétique qui rassemble toutes leurs occurences, déclinées à chaque exposition et toujours uniques. Adaptant le titre d’un article paru dans les années 1970 et écrit par le mathématicien Fisher Black, « Toward a Fully Automated Stock Exchange », Chloé Delarue développe, dès ses premières expositions personnelles à Genève, ce système de représentation et de perception, qui s’approprie et transpose plastiquement les réflexions sur l’automatisation et la vitesse d’exécution des algorithmes informatiques, appliqués non plus aux échanges boursiers mais à nos interactions quotidiennes et à nos habitudes les plus banales. 

Structuré par la pratique sculpturale de l’artiste, concrétisé par la forme de ses installations successives, leurs composantes et leur titre, « TAFAA » peut pourtant trouver ses prémisses dès les débuts, alors vidéos, de son travail. Déjà, apparaissait dans ses films une figure humaine, qui évoluait dans des environnements spécifiques, construits en studio ou filmés en milieu naturel. Ce personnage prenait des apparences corporelles à chaque fois différentes, mais était toujours pourvu d’artifices, insufflant ces questionnements autour des interactions entre le vivant et la technique, de la simulation du réel par des effets de camouflage, d’imitation et de faux-semblants. De la vidéo à la sculpture, l’apparence du corps humain a muté vers cette idée de corps collectif troublé qui nourrit la pratique actuelle de l’artiste.

À l’image de la tête du céphalopode, figure commune qui traverse nos imaginaires à différents endroits – des mythologies vernaculaires à la satire politique, ou encore de la bioluminescence à la neurobiologie –, « TAFAA » se répand et se démultiplie en tentacules singuliers. Chaque environnement naît d’une micro-narration – un fragment qui encapsule l’irrationalité de notre réalité – que l’artiste étire et fait proliférer jusqu’à une forme d’analogie ou d’allégorie générique. L’artiste nous précipite au cœur de la désorientation contemporaine, par le recours à une expérience sensible et esthétique. Le système grandit par des entrelacements et des croisements, et s’augmente de traces, au fur et à mesure que les occurrences apparaissent.

Les environnements agissent comme des résonances qui s’entretiennent les unes avec les autres, qui s’incarnentn d’une façon ou d’une autre, avant de se redéployer, avec ces paradoxes et similitudes, à un autre moment.

Chloé Delarue, TAFAA – SIGNAL (Le chant des Lucioles), 2022. Commande publique – Pour-cent culturel d’Yverdon-les-Bains (ch). Photo : Cyril Zingaro | Muto. Courtesy de l’artiste et ville d’Yverdon-les-Bains (ch).

À l’ère de la synthétisation de nos affects et des différentes mécaniques de leur reproduction, Chloé Delarue explore métaphoriquement l’aboutissement du réel par ses univers simulés – ceux produit par tous types de générativités techniques (réseaux sociaux, simulation 3D, jeux vidéo en ligne, etc) – d’où elle extraie des symptômes, comme autant d’inspirations esthétiques et matérielles. C’est aussi l’occasion de mettre l’imaginaire à l’épreuve du tangible, avant même ce qui sera donné à voir : sa démarche de création est ainsi portée par un rapport physique, qui se déploie dans l’interaction au corps, à la manipulation, au temps et à l’empirisme, fait d’aléatoires et d’intuitions. En travaillant des matériaux loin de leurs usages originels et de leur existence standardisée, l’artiste ne se situe pas dans la recherche de l’apprentissage de la matière ni de son savoir-faire, mais plutôt dans le choix de nouvelles réalités à leur attribuer, dans une réflexion sur la reproductibilité intégrale qui nous entoure (scanner 3D, modélisation 3D, imprimante 3D, etc.). La matière est utilisée et sculptée pour ses potentialités de traduction et de générativité computationnelle, pour ses réactions incertaines et imprévisibles.

À partir de bribes visuelles ou de récurrences matérielles, elle crée des assemblages, produisant une succession de flashs et d’impressions familières que perturbent les hybridations. En 2019, « TAFAA – #30 » transforme la Salle de Bain, à Lyon, en un atelier clandestin de séchage des feuilles de tabac combiné à une chambre froide pour épiderme. En 2020, à l’occasion de l’exposition « WE HYBRIDS! » à l’Istituto Svizzero de Rome, l’artiste présente TAFAA – TANNED SUBMISSION, nouvelle séquence qui fusionne des presses à imprimerie, des moulages de journaux, un métier à tisser et des moteurs de voitures brûlés. Il n’est néanmoins pas question d’anticipation ni d’univers spéculatifs science-fictionnels car, aussi complexes et composites que soient ces environnements, ils ne sont pas une fuite du réel, mais bien sa concentration, comme autant de vestiges de l’époque en cours ou, comme dit l’artiste : « d’un futur qui aura vieilli avant qu’on ne le rejoigne ». Celle-ci tente de saisir au vol l’ambiguïté poétique d’un réel contaminé par son double, simulé dans son éclatement infini autant que dans son accélération exponentielle et son obsolescence presque instantanée. Le corpus « TAFAA – ONLY RELICS FEED THE DESERT (New Fraudulent Taxonomy) »utilise un même procédé technique à partir d’images imprégnées dans du latex, placées sous verre, puis rétroéclairées par des grilles de tubes fluorescents. La déclinaison successive de ces plaques jaunes inclinées, dont le relief est enfermé dans la transparence, permet à l’artiste de faire une place dans ses sculptures à des contours dessinés. Cet insert figuratif dans les œuvres de Chloé Delarue est constitué d’images collectées sur Internet. Véritables fossiles numériques – une série de mèmes Internet comme les brainlet par exemple, ou encore les trolls – dont les transformations, manipulations ou récupérations au service d’idéologies diverses, elles témoignent de l’hyper-circulation des images et de leur décontextualisation totale. 

Derrière cette multiplication des images et des signes, on retrouve la notion de simulacre avancée par Baudrillard : « le simulacre, c’est la copie à l’identique d’un original n’ayant jamais existé. » En ayant recours à des superpositions de couches et des réplications, l’artiste révèle des fractions de simulacres dans une forme matérielle et tangible. La démultiplication des strates, qui s’opère aussi bien dans les sculptures spécifiques et leurs assemblages qu’à l’échelle systémique de « TAFAA », suscite le trouble perceptif et cognitif en juxtaposant l’expérience du techno-capitalisme à celle du syndrome de Capgras – aussi appelé « délire d’illusion des sosies » et caractérisé par la conviction délirante que des proches ont été remplacés par des doubles.

Chloé Delarue, TAFAA – FERTILITY DEVICE (NUDGE FOR THE GEMINI) (détail), 2023. Photo : Claire Dorn. Courtesy de l’artiste et galerie Frank Elbaz, Paris (fr).

Le corpus « TAFAA – FERTILITY DEVICE » nous entraine du côté de la chimère : ici, un écorché marchant et animé se fond dans les contours dessinés d’un système nerveux humain ; là, deux moulages d’une tête de Vierge Marie recouverts de résine tournoient derrière un modèle 3D qui prend la pose avec des mimiques humaines. Avec la possibilité de faire le tour de ces devices – et donc d’avoir plusieurs points de vue – apparaît l’accumulation du montage, entre différents écrans, à l’instar d’une réalité qui a disparu sous une multitude d’occurrences jusqu’à une désubstantialisation complète. 

« TAFAA – FERTILITY DEVICE » illustre bien la notion de greffe qui guide la pratique plastique de l’artiste, faisant se côtoyer sans cesse une matérialité incarnant des effets de leurres où l’organique et le chimique s’influencent sensiblement, à l’image des écrans désossés diffusant des ersatz du vivant, du latex empruntant des contre-formes ou encore des néons caractérisant des signes volatiles. Le traitement de la matière horizontal abolit toute hiérarchisation entre les objets et les substances. Au-delà des artefacts techniques, les œuvres empruntent aussi leurs formes à des symboles syncrétiques retrouvés dans des environnements simulés qui soulèvent ainsi leur place instable dans ce nouvel horizon perpétuellement reconfiguré. À quel réel se vouer si tout n’est qu’imitation et simulation ?

Chloé Delarue complète ce vertige mental et moral avec la compression des corps sous l’impulsion de la pensée computationnelle. Elle convoque des références diverses pour alimenter cette sensation de coercition corporelle, en reproduisant par exemple une « bride à mégère » dans « TAFAA – ONLY RELICS FEED THE DESERT (New Fraudulent Taxonomy) », en entremêlant des impressions 3D de plantes avec une corde de pendu en néon dans « TAFAA – PROTEST (MONSTERA) », ou encore en détournant l’utilisation de la technique du shibari pour suspendre « TAFAA – PALANTIR (ACID RAVE)  ». Avec toujours en ligne de mire le techno-capitalisme, il n’est pas surprenant de voir un dollar devenir un pilori dans « TAFAA – ONLY RELICS FEEDS THE DESERT (New Fraudulent Taxonomy) ».

La pression exercée sur les corps pourrait traduire l’état d’aliénation et d’asservissement dans lequel nous maintient la quête inassouvissable du progrès. L’ensemble des œuvres de Chloé Delarue est traversé par ce paradoxe absolu que l’espèce humaine éprouve en produisant un système d’outils et d’intelligences numériques de plus en plus autonomes, tout à la fois « A Blessing and a Curse », vecteur de son évolution et de son péril.

Chloé Delarue est née en 1986, elle vit et travaille à Genève. Elle est diplômée de la Villa Arson (Nice) en 2012 et de la HEAD (Genève) en 2014. Elle a réalisé de nombreuses expositions personnelles ces dernières années, à Zürich, à Berlin, à Bruxelles et à Nevers.
Elle est représentée par la galerie Frank Elbaz, qui l’expose pour un premier solo show « TAFAA – SYCAMORE RABBIT (Give ‘Em The Love Tonight II) », du 25 février au 15 avril 2023.

1 Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, 1981
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Head image : Chloé Delarue, TAFAA – ACID RAVE (détail), 2019. Photo : Florimond Dupont. Courtesy de l’artiste et Musée des Beaux-Arts de la Chaux-de-Fonds (ch).

  • Publié dans le numéro : 104
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  • Du même auteur : Ndayé Kouagou,

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