Angela Ferrera à la Criée

par Joelle le Saux

Hard Rain Show

Ângela Ferreira parle de sa reprise de la Maison tropicale de Jean Prouvé comme d’un processus d’appropriation au sens strict. Vous chantez une chanson qui ne vous appartient pas mais en même temps vous vous l’appropriez en l’interprétant (1). Cette attitude peut être étendue à l’ensemble de sa pratique, tant celle-ci dénote une urgence à revisiter un ensemble de signes symptomatiques des rapports culturels, politiques et sociaux générés par l’extension des formes du modernisme en Afrique. Renommer ces signes à partir des marges de la modernité, faire apparaître les modalités d’énonciation du pouvoir colonial et ainsi modifier les récits de l’histoire, est le travail typique engagé par toute relecture postcoloniale. La singularité de la démarche d’Ângela Ferreira tient avant tout au fait que les références qu’elle convoque sont connues et qu’elles établissent en pointillés une histoire des formes politiques de l’art en Afrique.

Angela Ferreira, zp zap, vue de l'exposition dans la cour de l'école des beaux arts de Rennes

Angela Ferreira, Zip zap, vue de l'exposition dans la cour de l'école des beaux-arts de Rennes.

Maison tropicale, réalisée en 2007 pour le pavillon portugais de la biennale de Venise et exposée aujourd’hui à La Criée est exemplaire de la coexistence irréconciliable des multiples récits dont elle est l’objet. Assez proche en cela de l’ensemble des signes qu’Ângela Ferreira reprend, Maison Tropicale appartient à l’histoire de ces utopies artistiques pensées pour d’autres systèmes. Dans le contexte spécifique de la reconstruction d’après-guerre, Prouvé développe, en effet, avec ce projet la possibilité d’usiner des maisons comme des automobiles, d’envisager la maison comme un artefact transportable, prêt à être expédié n’importe où. Appropriée par les derniers programmes coloniaux français et implantée en Afrique entre 1949 et 1951, la maison va échouer dans l’histoire du Mozambique en mettant en exergue les idéologies sous-jacentes à la propagation des systèmes modernes. Totalement inadaptée au contexte local, climatique en particulier, Maison tropicale est pour Ângela Ferreira l’exemple type d’une modernité emblématique des rapports de domination coloniaux. Le documentaire photo que l’artiste réalise en 2007 lorsqu’elle se lance avec Manthia Diawara et Jürgen Bock sur les traces de la Maison tropicale à Niamey et Brazaville, donne une dimension politique plus actuelle à ce projet. Photographiés comme des ruines archéologiques, les emplacements vides rappellent que ces maisons sont aujourd’hui restaurées, et exposées à Paris, Londres ou New York. Ces images témoignent d’un impérialisme culturel prenant ses sources dans le néocolonialisme. C’est aussi pour Ângela Ferreira le moyen par lequel elle se détourne de la reprise pour imposer son point de vue. La reprise des kiosques Agitprop de Gustav Klucis, de Mozambique, l’hommage à l’indépendance du pays chantée par Bob Dylan en 1976, et du Makwayela de Jean Rouch dans le dispositif For Mozambique situe le travail d’Ângela dans une vision anthropologique de l’art. Comme si depuis ses études sous le régime de l’Apartheid, elle n’avait jamais vraiment cessé de questionner les reproductions des œuvres qu’elle était alors obligée de copier pour connaître. Le destin de ces utopies artistiques rattrapées par les enjeux politiques et économiques de la guerre froide se fait ici plus nostalgique. Les espoirs générés par ces ruptures historiques et ces insurrections, qu’elle a elle-même traversée au Mozambique, au Portugal et en Afrique du Sud, sont ceux d’une modernité inachevée abandonnée aux rapports de force politiques et économiques des systèmes globaux.

Parce que dans l’ensemble ces histoires finissent assez mal, on pourrait dire que la démarche d’Ângela Ferreira qu’elle se focalise sur les échecs du logocentrisme culturel en Afrique. Avec Zip Zap, la dernière œuvre de cette exposition organisée par Jürgen Bock, apparaît une réconciliation possible entre moderne et postmoderne. Elle se tourne ici vers les histoires subalternes, dont l’étude laisse apparaître une identité culturelle en constante mutation, une hybridité culturelle à même d’ouvrir la voie vers un au-delà postcolonial, tel que le définit Homi Bhabha.

(1) Entretien avec Corinne Diserens, Jürgen Bock, Hard Rain Show, p.66.

Ângela Ferreira, Hard Rain Show, à La Criée, Rennes, du 27 novembre 2008 au 1er février 2009. Et du 27 novembre 2008 au 17 janvier 2009 à l’école des beaux-arts de Rennes. Commissariat Jürgen Bock.

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