Teresa Margolles

par Ilan Michel

« Tu t’alignes ou on t’aligne », BPS22, Charleroi, 28.09.2019 – 05.01.2020

Dans l’antichambre du monde bruissent les voix des fantômes. C’est le sentiment qui persiste face aux œuvres de Teresa Margolles chez qui les violences se disent à demi-mot. Née en 1963 à Culiacán où le réseau de narcotrafiquants Sinaola fait loi, l’artiste a fait de son travail une dénonciation de la violence ordinaire au Mexique — disparitions, assassinats, menaces adressées par les cartels de la drogue — à l’instar du titre de son exposition au BPS22 : « Tu t’alignes ou on t’aligne ». Des cadavres, elle en a vu beaucoup. Diplômée de sciences de la communication et légiste dans une morgue à Mexico dans les années 1990, elle prélève son matériau sur les corps dont elle a la charge. Les performances réalisées au sein du collectif SEMEFO1 interpellent directement le spectateur des mises en scène macabres : organes prélevés sur les défunts, photographies de cadavres en putréfaction, animaux momifiés… Depuis le début de la « guerre aux cartels » déclarée en 2006 par l’ex-président Felipe Calderón, on dénombre 275 000 victimes2.  Le crime organisé s’attaque autant aux bandes rivales qu’aux marginaux : migrants, sans-abris, drogués, trop pauvres pour recevoir une sépulture ou être identifiés, par peur des représailles. Une balle perdue est monnaie courante. C’est l’une des raisons qui conduit Margolles à s’établir à Madrid, délaissée par le gouvernement mexicain après avoir représenté le pays à la Biennale de Venise il y a maintenant dix ans (Sangre recuperada, 2009). Au flot d’images banalisant la mort, l’artiste choisit de substituer les traces des victimes. Eaux ayant servi à laver les morts, impacts de balles et fluides corporels se trouvent investis du rôle de témoins silencieux. Le langage minimal travaille la condensation : de la matière, de la charge historique et de l’impact émotionnel. La limite de cette posture tient à une critique presque indiscernable qui conditionne le sens des œuvres à leur exégèse.

Teresa Margolles, Pesquisas (détail), 2016. Courtesy Teresa Margolles ; Peter Kilchmann, Zurich.

Invitée pour la première fois en Belgique par le BPS22, musée d’art de la province de Hainaut, Teresa Margolles est venue arpenter la ville par trois fois, depuis février dernier. Sur les traces des économies parallèles et des signes apparents de la misère, elle a réagi aux inégalités sociales de cette région, la plus pauvre de Belgique, en remobilisant les procédés qui lui sont chers. C’est ce qui fait la valeur de cette exposition composée pour moitié de productions in situ. Dans l’aile reconvertie en white cube, spatialement déconnectée des œuvres de Charleroi, une sélection de travaux réalisés depuis 2016 rend compte de la précarité des femmes d’Amérique latine : enlèvements, viols et féminicides se multiplient à Ciudad Juárez mais aussi en Bolivie ou au Venezuela. Pička (2018) est un rituel d’exorcisme : dans cette vidéo, une jeune femme répète de façon compulsive, comme un animal pris au piège, l’insulte qui l’assigne violement à son sexe : « Pička », « chatte ». Elle appartient au groupe de celles qu’on s’autorise à violer. Auparavant, elle avait remis à l’artiste le pull qu’elle portait lors de sa dernière agression, comme une preuve dont les mots cherchent détricoter le poids, à abstraire le sens. Le long de la coursive, l’alignement des reproductions d’affiches d’étudiantes et d’ouvrières disparues semble se prolonger au-delà du mur. Lacérées et desquamées, au bord de la disparition, elles nous prennent à témoin (Pesquisas [Enquêtes / Avis de recherche], 2016-2019). Cette année, la Biennale de Venise présentait aussi certaines de ces photocopies, placardées sur de grandes vitres de magasins, vibrant au son du train, celui de marchandises sur lequel les migrants grimpent clandestinement pour rejoindre la frontière (La Búsqueda (2)[La Recherche],2014).

Teresa Margolles, Wila Patjharu / Sobre la Sangre, 2016. Collection privée, Mallorca. Courtesy Teresa Margolles ; mor charpentier, Paris. © Photo : Leslie Artamonow

Ce grondement sourd, nous en percevons ici la violence contenue. Les grandes halles industrielles de 1911, dans leur architecture basilicale, résonnent particulièrement avec ces œuvres qui tirent leur force de l’iconographie religieuse. Les pierres chargées par les passeuses de marchandises du Venezuela à la Colombie sont autant de portements de croix (Trocheras con piedras [porteuses de pierres]. L’imaginaire du linceul et des reliques court en filigrane dans ces formes qui touchent au sacré. C’est notamment le cas avec le tissu trempé dans le sang d’une femme assassinée en Bolivie, brodé de motifs traditionnels par des artisanes en signe de réparation et de réappropriation (Wila Patjharu / Sobre la sangre [Sur le sang], 2016). L’empathie pourrait se transformer en dégoût si elle ne reposait sur l’aura divine des reliques de saints, accentuée par le caisson lumineux sur lequel l’objet repose, dans une fascination ambiguë. Ces restes matériels font des victimes des martyres et de la broderie une résurrection par la communauté.

Teresa Margolles, Trocheras con piedras, 2019 ; Piedra de Venezuela, 2019. Vue de l’exposition, BPS22. © Photo : Leslie Artamonow

Dans la grande halle, dont la structure en fer est encore visible, les nouvelles productions prennent le contre-pied de la monumentalité. Alignés sur un mur, les trente-huit moulages en plâtre de toxicomanes, walking-deads, dealers et prostituées, parfois tachés de sang, convoquent la tradition du masque mortuaire mais aussi le suaire du Christ (Improntas de la calle [Empreintes de la rue], 2019). Cet hommage paradoxal suggère l’invisibilité des laissés-pour-compte de l’ancien bassin minier et sidérurgique, pourtant bien vivants, rappelant le procédé utilisé en 1997 pour Catafalco [Catafalque] à partir du corps d’une personne assassinée. Alors que la blancheur du matériau évoque l’apparition spectrale et unique de chaque image acheiropoïète (non faite de main d’homme), l’accrochage souligne au contraire la production en série et suggère une situation généralisée. Te alineas o te alineamos [Tu t’alignes ou on t’aligne], menacent les narcotrafiquants au Mexique. Les lettres gravées à dix mètres de haut brillent sur le mur en ciment. Le commandement s’applique avec violence à ces individus marginaux, la ligne évoquant aussi celle du stand de tirs. Au centre de l’espace, un cube d’acier d’une tonne rappelle le minimalisme américain de Tony Smith à Sol LeWitt  (Tonne. Forges de la Providence (Charleroi), 2019). L’artiste y remobilise des formes anciennes, à l’image du volume de béton qui enfermait le corps d’un fœtus dans Entierro /Burial (1999). À l’époque, une mère avait en effet supplié l’artiste de ne pas envoyer le cadavre de son nouveau-né, dont elle ne pouvait financer la sépulture, à la fosse commune. Margolles lui créa alors une chambre funéraire mobile aux allures de structure primaire, ménageant pour le corps une cavité en son centre. À Charleroi, la sculpture qui y fait écho est pleine. L’agglomérat de métal tient du monument. Composé des vestiges de l’aciérie de Charleroi, définitivement fermée depuis sept ans, l’objet exprime alors une grandeur devenue dérisoire sous cette halle monumentale. Au mieux, un socle pour le désespoir. Les visiteurs peuvent en sentir la densité, ils sont même invités à pousser la masse, en vain, l’empreinte de leurs doigts déposant sur la matière poreuse des traînées qui prennent pour nous la couleur du sang. Le tombeau industriel n’est pas une boîte. Ce n’est pas un bloc d’obscurité qui fait résistance. L’identité de l’objet y d’ailleurs moulée sur une face. Pourtant, alors que la Providence a cessé de tonner, que les machines sont à l’arrêt, ce sont les fantômes qui gémissent dans un silence assourdissant.

Teresa Margolles, 1 Tonne. Forges de la Providence (Charleroi), 2019. Vue de l’exposition, BPS22. © Photo : Leslie Artamonow
  1. Le collectif SEMEFO, Servicio Médico Forense, Service médico-légal, actif de 1990 à 1999, a été fondé par Teresa Margolles, Arturo Angulo Gallardo, Juan Luis García Zavaleta et Carlos López Orozco.
  2. Thierry Noël, La guerre des cartels : 30 ans de trafic de drogue au Mexique, éditions Vendémiaire, 2019.

Image en une : Teresa Margolles, Improntas de la calle (détail), 2019. Vue de l’exposition BPS22. © Photo : Leslie Artamonow


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