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Gino de Dominicis au MAXXI

par Manon Lefort

Le MAXXI, Musée national des arts du XXIe siècle, vient d’ouvrir ses portes à Rome et consacre une de ses trois expositions temporaires à l’artiste italien Gino De Dominicis (1947-1998). Si l’on ne peut pas à proprement parler d’une rétrospective, l’exposition organisée par Achille Bonito Oliva, critique d’art et commissaire très actif de la scène italienne des années 1960 à la fin des années 1990, regroupe plus d’une centaine d’oeuvres de l’artiste sur une production totale d’environ huit cents pièces, dont certaines jamais exposées. Les recherches préparatoires ont demandé plus de deux années de travail tant les sources d’étude sont peu nombreuses et dispersées. On l’aura compris, les organisateurs considèrent l’exposition comme un événement historique dans l’étude scientifique de l’œuvre de GDD, une première étape dont il découlera probablement de nombreux avatars.

L’approche et l’analyse de l’œuvre de Gino De Dominicis est exigeante pour ne pas dire périlleuse tant elle semble se soustraire à toute filiation ou codification. Chez GDD l’œuvre est essentielle, souveraine, elle s’offre au regardeur et n’a nul besoin de lui pour exister. Les valeurs profondément ancrées dans la civilisation occidentale se retrouvent ainsi inversées, car c’est du temps dont il est question dans l’ensemble de l’œuvre de GDD 1 : le spectateur est brutalement projeté face à ce qu’il est, éphémère et périssable. Le flux inexorable du temps est suspendu, œuvre sans âge ni influence si ce n’est celle de la première civilisation humaine, celle des Sumériens. GDD remonte à l’origine, il plie la courbe du temps pour la rendre circulaire : son art n’est pas une ode nostalgique à un âge d’or irrémédiablement perdu, il est le syncrétisme de toutes les temporalités, il porte en son sein le passé, le présent et le futur. « Le dessin, la peinture et la sculpture ne sont pas des formes d’expression traditionnelles, mais originelles et sont aussi, par conséquent, des formes du futur. 2 »

Gino De Dominicis "L'Immortale", 2010, vue de l'exposition au MAXXI

Gino De Dominicis, 2010, vue de l’exposition au MAXXI

L’atemporalité de son œuvre et la diversité des médiums employés (performances, installations, peintures, sculptures, dessins, œuvres sonores…) font de GDD une figure inclassable dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Se définissant lui-même, à l’image de Gilgamesh dieu et roi des Sumers, comme peintre, sculpteur, philosophe et architecte, De Dominicis s’est toujours maintenu à l’écart des mouvements lui étant contemporains. Personnage ambigu, séducteur, volontiers provocateur, admiré tout autant que craint, il s’est bâti au fil de son existence sa propre légende, celle-ci se nourrissant de son oeuvre tout en en augmentant simultanément l’aura. À l’image des religions ésotériques révélant leur dogme au cours d’un cheminement initiatique intellectuel et spirituel, les œuvres de GDD semblent contenir un secret caché. Le spectateur doit aller à la rencontre de l’œuvre, à la recherche de son mystère. Le refus catégorique de l’artiste vis-à-vis de la reproduction de ses œuvres dans les catalogues ou autres revues d’art a permis d’intensifier l’aura mystérieuse et quasi mystique entourant la figure et l’œuvre de De Dominicis, mais également de conserver son travail dans une autre temporalité, celle de la rencontre immédiate de l’œuvre et du spectateur, œuvre qui ne pourra exister désormais que dans le souvenir. Si depuis sa mort, cette revendication s’est peu à peu assouplie, il est indéniable que le travail de GDD se vit dans l’expérience de celui qui la regarde.

L’exposition du MAXXI se développe sur deux espaces, le premier situé au rez-de-chaussée, le second dans la galerie 5, une des plus hautes salles du musée : les commissaires espérant, quelque peu naïvement, retranscrire l’idée d’élévation progressive du spectateur, partant du sol terrestre pour atteindre les voûtes célestes. Nous ne nous attarderons pas sur les quelques superbes tableaux ponctuant les rampes et escaliers : il est vrai que le brouhaha incessant des visiteurs sur fond de caisse enregistreuse, le tout augmenté de la réverbération lumineuse sur le vitrage des œuvres, n’aide pas à l’immersion ni à la contemplation.

La première salle regroupe des peintures de jeunesse ainsi que la phase initiale du travail de l’artiste. Période fondamentale, dite « conceptuelle », dans laquelle il pose les bases de sa réflexion sur l’immortalité du corps, fil rouge parcourant l’ensemble de son œuvre. Si les chef-d’œuvre de cette période sont en grande partie présents : Balle en gomme (tombée de deux mètres) l’instant précédant immédiatement son rebond de 1969, Objets invisibles des années 1970, la très célèbre et polémique Photo souvenir, Seconde solution d’immortalité (l’univers est immobile), unique trace de sa proposition lors de la Biennale de Venise de 1972, etc., il reste à regretter l’exiguïté de l’espace au vu de la profusion des pièces présentées.

À l’inverse, la galerie 5 ménage son effet ; bombe à retardement, elle contient quelques-unes des plus belles peintures et dessins de De Dominicis, certaines de ses œuvres les plus intimes, les plus secrètes. Ainsi, Sans titre de 1990, tracé évanescent blanc sur fond de la même couleur, figure flottante, fragile, semblant s’offrir au regard du spectateur pour aussitôt l’abandonner. Ses tableaux sur bois, caractéristiques de son travail à partir de la fin des années 1970, sont peuplés de signes simples et de figures archétypales au front immense, au visage fin et étiré, les yeux toujours fermés. Le visiteur est pris d’une frénésie scopique, les tableaux rouges succèdent aux tableaux bleus, puis aux blancs, pour arriver au point d’orgue du parcours. L’espace jusque-là plutôt étriqué se dilate et les grands tableaux à la feuille d’or réalisés au cours des années 1990 chatoient doucement dans la lumière, accompagnés d’un long bâton doré en équilibre sur sa pointe, Equilibrio 1 (Asta), 1967. Les figures se font géométriques, symboles totémiques d’une nouvelle cosmogonie, d’un nouvel ordre céleste. Durant une trentaine d’années GDD a construit sa propre vision de l’univers, un espace atemporel, sans mouvement, où l’équilibre parfait des êtres et des choses permettrait d’atteindre le rêve de toute une vie, celui de l’immortalité du corps.

La magie de Gino De Dominicis a finalement opéré, impression de suspension du temps et de l’espace, d’un monde autre, obscur et inatteignable. L’œuvre de l’artiste s’est quelque peu dévoilée avant de s’échapper, nous laissant seuls, piètres figures humaines au destin éphémère.

1. « C’est le public qui s’expose à l’œuvre et non pas l’œuvre qui s’expose au public », Gino De Dominicis dans un entretien avec Marina Valensise, publié dans Il Foglio, le 20 mars 1997.

2. Idem.

Gino De Dominicis, l’immortel au MAXXI – Musée national des arts du XXIe siècle, Rome du 30 mai au 7 novembre 2010

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